Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 09:48

Précisons tout de suite que nous voulons parler ici des œuvres dans leur dimension esthétique (ce qui entre en rapport avec nos sensations de spectateurs) : l’utilisation de l’œuvre comme document (sur l’auteur ou sur une époque, une tendance), nous l’excluons d’emblée. A l’exposition Dada de 1920, André Breton se présenta en Homme-sandwich, arborant une « peinture » de Francis Picabia avec ce texte : « POUR QUE VOUS AIMIEZ QUELQUE CHOSE , IL FAUT QUE VOUS L AYEZ VU, ENTENDU, DEPUIS LONGTEMPS, TAS D’IDIOTS ».

 

Il arrive que l’artiste ait l’intention de faire passer un message précis, avec un effet précis sur le spectateur.

Art et politique : l’art engagé (« Guernica » de Picasso ; « El tres de mayo » de Goya)

El tres de mayo

Art et morale : l’art comme édifiant ; l’effet moralisateur de l’art (Molière : je tends an spectateur un miroir ; La Fontaine : l’artiste//moraliste) + le diston « la musique adoucit les mœurs ». Thèse de l’incompatibilité entre la Beauté et la Méchanceté (antithèse : certains des dignitaires nazis les plus inhumains étaient des gens très raffinés, amateurs de grande musique…)

Ressort du film « Orange mécanique » (Kubrick) : la contraste entre la musique et la cruauté de l’action.

 

Cependant, une œuvre peut être mauvaise à force d’être trop didactique (« Le Destin », de Youssef Chahine, réalisateur égyptien)

 

On ne peut réduire les œuvres à un message univoque, à un contenu précis, à une leçon

Toute l’intelligence est cernée par le langage. L’interdiction de nommer signifie l’interdiction de comprendre : l’irréductibilité par rapport à l’intellect.

 L’œuvre d’art puissante est celle qui « me bouge » (me meut // m’émeut) : il y a quelque chose comme un  avant et un après…ce qui ne veut pas dire que je puisse les réduire à un « message ». Les œuvres trop claires, trop univoques, ne laissent pas assez d’espace interprétatif au spectateur.

Il est à noter que les artistes sont quelquefois « dépassés » par leur œuvre : ils n’en maîtrisent que partiellement le sens (dimension inconsciente de l’œuvre)

Baudelaire : théorie de la lacune. Un poème est riche parce qu’il y a une lacune dans son sens. C’est de ce manque qu’il est riche : chacun peut alors l’investir de son interprétation : c’est parce qu’ils en disent PAS ASSEZ et non TROP que les arts nous parlent (mais, du coup, l’œuvre ne diffuse pas une vérité accessible à tous : tout le monde n’accède pas à l’idée incluse dans l’œuvre, alors que dans le cinéma commercial, il est difficile de rater le message qui est simpliste + asséné + répété à l’envie)

Antonin Artaud : l’art est « une fente, ouverte sur l’infini » : ça fait peur : le réflexe de 9 personnes sur 10 est de refermer bien vite la fente. Or, vouloir comprendre, c’est refermer la fente. Pour Artaud, l’œuvre d’art n’est pas faite pour être comprise.

Idéal moderne de l’Art : « l’art pour l’art » : gratuité de l’art : il ne sert à rien = il est sa propre fin.

 

L’art est désintéressé par essence : il est par conséquent irréductible à un but précis aussi bien qu’à un effet précis.

Peut-être le but de l’art est-il de nous rendre plus humains, plus libres, plus « nous-mêmes ». L’effet qu’a sur nous un « chef d’œuvre », c’est de nous donner envie de vivre mieux, plus intensément : peut-on réduire cela à un « enseignement » ? Il y a quelque chose de très étroit, de très réducteur, dans le schéma : « enseignant/enseigné/message ». Ne dépasse-t-on pas alors un prétendu « plaisir de comprendre » vers un « plaisir de ne pas comprendre ». N’est-ce pas ce plaisir-là que l’art peut nous apprendre ?

  Aussi la contemplation esthétique dépasse-t-elle toujours de beaucoup la « leçon à en tirer ». Une idée (intellectuelle) est toujours plus univoque (c’est-à-dire plus pauvre) qu’une œuvre d’art. De plus, l’art (surtout contemporain) vise à abolir toute idée de hiérarchie entre le créateur et l’amateur, rendant sans pertinence l’idée d’un enseignement. Mais on peut dire que la rencontre de l’art est une expérience fondamentale. L’art nous touche parce que, comme le dit Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Alain, dans Propos sur les pouvoirs, à propos des grands artistes : « Je leur sais gré de leur être. Et, par ce chemin, j’essaie de savoir gré à tout homme de son propre être ».

 

 

 

 

 

 

 

Par Scipion l'Africain - Publié dans : Bonne copie
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Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 09:31

Les techniques

L’artisanat

Les beaux-arts

 

Au sens étroit, l’art désigne l’ensemble des « beaux-arts » : la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique, la danse, la littérature, le cinéma (« 7° art… »)

 

Progressivement, on entend de plus en plus le mot art comme un synonyme de « bel-art »

C’est aussi à ce sens qu’on fait référence dans ce cours de philosophie.

La partie de la philosophie qui s’intéresse à l’art s’appelle l’esthétique ; mot dérivé du mot grec « aiesthésis » qui signifie sensation : c’est donc la sensation éprouvée par celui qui jouit de l’art (l’amateur d’art) qui est le critère majeur de l’art.

 

Qu’est-ce qui distingue l’art de l’artisanat ? de la technique ?

(Cherchez les  caractéristiques de l’art)

Dans l’art, la production est avant tout une création : investissement d’une forte part de subjectivité de la part de l’artiste

Travail de l’imagination (de l’artiste   de l’amateur)

Rapport au  Beau (avec un double bémol : 1) certaines productions de l’artisanat méritent leur admission au titre d’œuvre d’art ; 2) certaines œuvres ne visent pas le Beau)

 

Trois modes de production d’objets artificiels :

1) La technique           objets standardisés                           

2) L’artisanat                       chaque objet produit diffère des autres par qq détails

3) L’art        chaque œuvre est unique (même s’il y a souvent des       ressemblances entre les œuvres d’un même artiste)

 

Ainsi, de la technique à l’art en passant par l’artisanat, on a un rapport de plus en plus distendu aux règles de production

 

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de règles dans l’art ? Bien sûr que si : l’art utilise des techniques (s’il était pure spontanéité, il ne ferait pas l’objet d’un apprentissage OR cours de dessin ; Ecole des Beaux-arts, Conservatoire de musique ; existence de « techniques picturales » ex : la perspective)

 

Ces règles et ces techniques évoluent selon les époques : la production artistique est soumise à l’histoire.

Mais, pour exister, ces règles sont loin de suffire à définir l’art : ce sont des conditions nécessaires mais non suffisantes : indispensables à l’art, elles ne rentrent pas malgré cela dans sa définition : l’art n’est pas dans les techniques qu’il utilise : tous les arts obéissent à des  règles / l’artiste de génie, c’est celui qui va s’écarter des règles, les transgresser, inventer une nouvelle façon de faire, de nouvelles formes (ex : impressionisme ; fauvisme).

C’est même cette liberté qu’il prend par rapport aux conventions de son art qui est tenu pour la preuve de son génie (cf : le sonnet dont le nombre de quatrains est insuffisant ; le poème où la rime est rompue)

 

La frontière est floue entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas :

Acceptez-vous pour des arts la photographie ? la B.D ? la cuisine ?

Considérez-vous la Tour Eiffel comme une œuvre d’art ?

Et même, à l’intérieur d’un art reconnu, la question se repose sans cesse : ex : ce n’est pas parce que la littérature est un art que tous les livres sont des œuvres d’art : quels critères ?

Une œuvre « de circonstance » écrite par un homme politique n’en est pas ; un livre de cuisine non plus…

(ex : Frédéric Dard : « San Antonio » = production de 5 livres par an ; à sa mort, son fils, Patrice Dard, reprend « l’entreprise paternelle »)

De même, quel film est une œuvre ? quel film ne l’est pas ? (est-ce seulement un critère quantitatif : le nombre d’entrées que fait le film ?)

Cinéma commercial (le cinéma comme industrie)/ Cinéma d’Art et d’essai : pas de « recette » ; plus d’originalité

Faites-vous la différence entre la musique qui fait « vibrer les tripes » et celle qui incite à tout un voyage mental ?

 

En art, pas de rapport à l’utilité (cf : livre de cuisine)

Tout n’est pas dans les règles de production (l’art ne se réduit pas à un savoir-faire)

Un créateur individualisé avec lequel l’œuvre entretient un rapport intime : sans les frères Lumière, nous aurions sans doute eu quand même le cinéma ; mais sans Godard, jamais « A bout de souffle » ou « Pierrot le fou » (cf Comte-Sponville)

Rapport avec le temps : l’œuvre d’art a une durée de vie très longue (souvent bien supérieure à celle de son créateur)

 

Application : Ramener trois photos :

photo de famille  (portée individuelle)

photo de reportage (portée collective +fonction d’information : utilité)

…étudiant chinois face aux tanks sur la Place Tien-an-Men, en 1989 ; la « jeune fille à la fleur » de Marc Riboud, en 1967 à Washington.

photo d’art (valeur esthétique : émouvoir ; faire passer quelque chose à propos  du réel qui échappe à l’ordre du discours)

 

 

 

 

 

I. Qu’est-ce qu’ être vrai pour l’Art ?

C’est regrettable, mais il faut commencer par le constat d’un malentendu, d’une incompréhension entre la philosophie et l’art.

La philosophie à ses débuts (Platon), ne connait qu’une seule valeur : le vrai (elle inscrit tout dans un système binaire : vrai/ faux)

A propos de l’art, Platon se pose donc la question de sa vérité, ce qui est une « mauvaise question » : question intellectuelle et non pas question esthétique.

Cela débouche sur un véritable acte d’accusation de l’art.

 

 

A) PLATON : l’Art comme travestissement du vrai

République. Livre X : L'artiste est accusé d'œuvrer à l'écart de l'Idée. Il n'a pas directement affaire à l'eidos ; il en copie la copie. Et cette structure mimétique de l'art (l'art tj pensé comme mimésis) dit son éloignement par rapport à la vérité. Les arts sont des procédures imitatives. 

Double corrélat: 1) ils sont à distance du vrai (rapport étroit avec l'illusio)           

   2) dangerosité politique. L'art est alors pensé en fonction de l'enfance et de l'éducation; la crainte étant que la poésie n'imprègne profondément l'expérience d'un certain goût du faux.

La conséquence de cette dangerosité sera la relégation des artistes aux portes de la cité. (dans les Lois, on assiste à la tentative de régenter leurs productions).

Dans les Lois (817 a-c) c'est le législateur qui œuvre dans le vrai (cf. l'Athénien, en réponse aux artistes qui demandent accès à la cité: "notre organisation politique toute entière consiste en une imitation de la vie la plus belle et la plus excellente, et c'est justement là ce que nous affirmons, nous, être une tragédie, la tragédie la plus belle et la plus authentique ! Dans ces conditions, si vous êtes poètes, nous aussi")

Etrange rivalité mimétique entre l'homme politique et l'artiste: tous deux sont poètes, tous deux composent des tragédies, tous deux proposent des imitations. Mais les uns opèrent dans le domaine de la fable au lieu que les autres instituent des lois.

 

L'imitation de l'eidos ne peut être que perverse et dégradée. Aucune théorie de l'œuvre, aucun examen du goût chez Platon. Normal, vu que l'image existe sur un plan ontologiquement inférieur.

 

République. Livres II et III:

Théorie  des Idées (non pas majuscule comme signe de tendance paranoïaque mais pour indiquer qu’il s’agit de réalités transcendantes, qui nous dépassent : nous avons des idées mais nous contemplons les Idées)

Application à l’art : le lit reproduit par le peintre (on pense à la chambre à coucher de Van Gogh) est déjà la copie du lit fabriqué par l'artisan, qui lui-même, est la copie de l'Idée de lit.    

 

Monde intelligible

Monde sensible

Monde de la représentation

Idée du lit

Le cercle (immuable)

Lit concret

Le rond (dans l’eau, de fumée : périssable)

Lit peint

 On a ici un ordre de vérité décroissante

 

 Les arts sont des procédures imitatives

Chez Platon, les productions de l'art sont installées dans le presque non-être des entités dérivées. Et toujours pensées en fonction de l'eidos. Il est fondamentalement travestissement de vrai.

Au mieux, l’artiste est un ignorant ; au pire (mais le pire est probable), un menteur, un illusionniste.

L’art est falsificateur

 

Gorgias : division fondamentale des « pratiques du charme » (sophistique, cosmétique, peinture...) et de la philosophie

Platon veut seulement interroger les configurations artistiques en fonction de leur teneur en vérité. C'est ce qui fait que le platonisme est radicalement étranger à l'esthétique L'opération platonicienne consiste à rapporter la forme artistique aux Formes et à la questionner au moyen des critères réglant le statut du discours (vrai ou faux). Méconnaissance de la spécificité des questions artistiques (elles ne sont jamais considérées pour elles-mêmes).

Son problème est de détruire la puissance des fables et des images au profit d'une logique de vérité (par où l'on voit qu'il ne mésestime pas la puissance de l'art)

 

Platon lie toujours 3 thèmes: art, vérité, cité.

Cette problématique nous apparaît cruellement dépassée. Mais, à y réfléchir un peu, l'hétérogénéité de ces termes n'est-elle pas une de nos croyances d'esthètes ?

 

 

Cette analyse platonicienne commande toute la conception antique et classique de l’art : dans l’Antiquité, il est admis que l’art doit imiter la Nature

 

 

 

 

 

B) L’art doit-il imiter le réel ?

ARISTOTE

Là où Platon ne voit l'art que comme imitation (et illusion), Aristote le voit comme représentation.

Il a l'idée que cette représentation, éclairante, aide à l'éducation comme à la conquête du savoir. Aristote fait l'hypothèse anthropologique d'un plaisir visuel fondamental: depuis l'enfance, nous aurions le double goût de voir (connaissance) et d'imiter (art).

 

Poétique ( 1448b 4-18): "Dès l'enfance les hommes ont, inscrites dans leur nature, à la fois une tendance à représenter (...) et une tendance à trouver plaisir aux représentations. Nous en avons une preuve dans l'expérience pratique: nous avons plaisir à regarder les images les plus soignées des choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, par exemple les formes d'animaux parfaitement ignobles ou de cadavres; la raison en est qu'apprendre est un plaisir (..);en effet si l'on aime à voir des images, c'est qu'en les regardant on apprend à connaître et on conclut ce qu'est chaque chose comme lorsqu'on dit: celui-là, c'est lui "  : accès privilégié que l'art nous donne à la structure des choses.

 

Le plan n'est plus celui de l'apparence et du non-être, moins encore celui du fantasme ou du simulacre ou du faux-semblant; c'est celui de la clarté.

La mimésis est l'opération qui nous donne accès aux Formes.

 L'art détient une puissance d'intelligibilité.

 Par l'œuvre s'effectue une reconnaissance qui est passage de l'inconnu au connu.

 

L'expérience de la représentation est une conversion de l'ignorance en connaissance (on est aux antipodes de la dissociation kantienne entre connaissance et goût).

 L'art est devenu une région du savoir.

 

Il reste que, pour Aristote, l’Art emprunte ses formes à la Nature : l’art est la reproduction, la plus parfaite possible = la plus conforme possible aux choses de la Nature

 

On connaît l’intérêt des peintres de la Renaissance pour l’anatomie (statues de Michel-Ange ; cf le tableau de Rembrandt intitulé « La leçon d’anatomie du Docteur Nicolaes Tulp »1632 : présence des artistes aux 1° dissections médicales du corps humain; L.de Vinci : l’Homme de Vitruve : étude très précise des proportions du corps humain)

 

      Dissection du docteur Nicholas Tulp 

 

Le critère qui servait dans l’Antiquité à juger de l’art = sa capacité à produire l’illusion du réel.

Ex : Le « tableau parfait », longtemps proposé comme modèle : les raisins peints par Zeuxis (grec : V° avant J.C), tellement ressemblants que les pigeons vivants viennent les picorer (la Nature fascinée par l’Art) ; le tableau comme une sorte de trompe-l’œil.

 

Mais l’art a-t-il vraiment pour vocation de produire l’illusion du réel ?

 De produire des illusions tout court ?

 

Cette vocation de l’art à imiter tombe sous le coup de plusieurs critiques :

 la critique ironique de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration pour la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! » Pensées (critique du divertissement : tout ce qui nous détourne de la quête de Dieu (jansénisme)). La peinture est absurde et inutile. Nous détournant des « activités sérieuses et profondes », elle est une activité nuisible (retour à Platon : l’artiste comme un dangereux charlatan, un marchand d’illusions...)

 

même aux époques où l’art ne se donnait pas d’autre idéal que d’imiter la Nature, l’art ne se limite pas à une simple copie mais exige un peu d’invention : pour bien imiter la Nature, il faut la transformer (marche ; statue « grandeur nature »...à 4 m de haut)

 

Texte de Diderot : « Paradoxe sur le comédien » (Roussel p 42 / Hatier texte 6  p 138)

 

Si l’art ne faisait qu’imiter, créer étant plus valeureux qu’imiter, les plus modestes productions de la technique (le clou) seraient supérieures aux œuvres les plus éminentes. En effet, la technique est invention et non simple reproduction. Or CREER     IMITER

Cf ; Hegel (L’esthétique) : L’art est obligé de se présenter sous une forme naturelle (portrait, paysage : art représentatif) mais cela ne doit pas faire oublier que l’art est spirituel par essence. Or, ce qui est spirituel est toujours supérieur à ce qui est naturel (une mauvaise idée est plus élevée que n’importe quel produit naturel). Ainsi, le Beau artistique est forcément supérieur au Beau dans la Nature : parce qu’il est deux fois né de l’esprit (l’esprit du créateur + l’esprit du spectateur)

 

Le réel    le beau : est-ce que l’art cherche le réel ? le Beau ? Ce n’est pas forcément compatible !

Hegel : en faisant du réel le but de l’art, on fait disparaître le beau lui-même : la représentation exacte éclipse la représentation belle : texte in Roussel p 43

 

A cette critique, Kant avait déjà répondu :

Kant : « L’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose » 

 La beauté du modèle ne conditionne pas la beauté artistique : la beauté artistique est indépendante de la beauté naturelle

Cf l’enfer peint par Jérôme Bosch ou bien « las Viejas » de Goya

                             

 

Un autre mythe de l’histoire de la peinture raconte que Zeuxis, désireux de peindre une Vénus la plus belle possible s’inspira pour la peindre des traits empruntés à cinq très belles jeunes filles.

Au XX° siècle, l’artiste Orlan tourne en dérision cette conception de la beauté en effectuant une série d’opérations sur son visage dans le but de s’attribuer : le front de Mona Lisa, le menton de la Vénus de Botticelli etc.

 

 

Orlan, artiste subversive        Orlan

 

 

 

Texte de Grimaldi (Roussel p 51) : on est tenté d’expliquer la beauté par la fonctionnalité : les choses les plus belles sont aussi celles qui sont le plus conformes à leur usage (le plus beau cheval = celui qui court le plus vite ; le plus bel avion = le plus aérodynamique ; la plus belle fleur = celle qui attire le plus d’insectes). Dans cette optique, le beau = la perfection du concept

Mais c’est oublier (antithèse) qu’il n’y a pas, dans la nature, de « beaux cadavres, de beaux cul-de-jatte ni de beaux fous hagards » (Cf. Michel-Ange « L’âme damnée »)

 

 

Autoportrait

Autoportrait de Courbet (...en "beau fou hagard"?)

 

La beauté esthétique est irréductible à la beauté naturelle.

 

Dans la conception imitative de l’art, les seuls problèmes qui se poseraient à l’artiste seraient des problèmes techniques : la difficulté de l’exécution (il est extrêmement difficile de « rendre » le moiré d’un tissu, le velouté d’une peau d’enfant, un reflet dans l’eau). Mais alors, ce n’est plus la beauté qu’on admire : c’est la virtuosité (représenter si bien des pans de velours qu’on ait envie d’y plonger les doigts !).

Alors, notre critère pour juger de l’art devient un critère technique.

La qualité d’une œuvre d’art renvoie seulement à l’habileté de l’artiste. Cette habileté suscite notre grande admiration. Mais, si grande qu’elle soit, elle ne suffit pas à expliquer la fascination qu’une œuvre peut exercer sur nous.

 

Or, parler de l’art, c’est essayer de comprendre son pouvoir sur nous = tâcher d’expliquer notre fascination, notre « sidération ».

L’art exerce un impact sur notre sensibilité : il soulève l’enthousiasme, la passion, la fascination. L’art est le lieu de l’émotion ; l’émotion échappe aux discours.

 

Braque : « L’art est fait pour troubler, la science rassure » (cf : Mathiew Barney « sculpteur »)

 

Ce n’est pas que l’œuvre d’art n’ait pas besoin d’être expliquée, c’est que toute tentative d’explication parallèle à l’œuvre (explication souvent verbale) est réductrice, manque l’essentiel (...vanité des baratins de France musique). Il y a un décalage choquant entre nos sens émus et le discours érudit.

 

Braque : « Il n’est en art qu’une chose qui vaille : celle qu’on ne peut expliquer »

 

La beauté ne se prouve pas, elle s’éprouve : elle est affaire de sensibilité, pas d’intelligence (dans les copies, ne pas dire « l’artiste veut nous dire que... » : l’artiste donne à voir...à penser aussi, c’est tout ; c’est beaucoup).

 

Conclusion : il a fallu cesser de voir l’artiste comme au service de la Nature : c’est plutôt la Nature qui est au service de l’artiste (elle fournit les matériaux, les motifs...). Dès lors, l’enjeu de l’art devient plus important : non plus la fidélité de la reproduction mais l’originalité de la création. Non plus l’imitation mais la fécondité de l’imaginaire.

On s’intéresse alors non plus exclusivement aux arts « naturellement figuratifs » : peinture, sculpture mais aussi à la poésie, l’architecture, la musique.

Musique : on peut dire que Vivaldi « restitue » un petit quelque chose des 4 saisons... mais on ne le dit qu’en connaissant le titre des symphonies. Faites écouter la symphonie de Dworjack à quelqu’un qui ne le connait pas en lui demandant de deviner son titre, on verra qui trouve « la Symphonie du Nouveau Monde » !!

(= pour montrer les limites de la conception imitative de l’art, pensez que l’art ne se réduit pas à la peinture)

 

Copier la Nature  (simple représentation) : imitation

 

S’exprimer à travers la Nature  (utiliser la Nature  pour dire une Vérité sur soi) : la pluie est ce qu’on en fait de « Singing in the rain » dansé par Gene Kelly dans « Un Américain à Paris » au poème de Verlaine : « Ariettes oubliées » : « il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville... » : subjectivité

 

« Chez Balzac, même les concierges ont du génie », disait Charles Baudelaire (Balzac – « la Comédie humaine » - un des initiateurs du réalisme en littérature)

 

Exprimer la Nature (dire à son propos une vérité visible mais que tous ne voient pas) :    Vérité

 

 

Balzac : « La mission de l’art n’est pas de copier la Nature mais de l’exprimer » 

 F. Nietzsche : « Aucun artiste ne tolère le réel »

 

Texte de Bergson in  La pensée et le mouvant, Roussel p 44

(Le miracle de l’art est peut-être là : arriver à l’universel par la voie du particulier)


 

Transition : Parcours « flèche » de l’Histoire de l’Art :

Historiquement, on peut distinguer peut-être trois étapes, trois statuts de l'œuvre, de l'art:

 

 

l'art s'adresse à l'âme

(L'interprétation la plus sérieuse qui est retenue aujourd'hui pour l'occurence de l'art la plus ancienne que l'on connaisse -Lascaux, entre -30 000 et -15 000 avant notre ère -est celle de peintures magico-religieuses, cachées à tous les regards)

André Malraux  Les Voix du silence : "Un crucifix roman n'était pas d'abord une sculpture, la « Madone » de Cimabue n'était pas d'abord un tableau, même la « Pallas Athénée » de Phidias n'était pas d'abord une statue" Ils furent en premier lieu sinon le Christ, la Vierge et Athéna eux-mêmes, du moins des signes du divin, de sa présence. Ils en furent les représentants, les délégués ».

N.B : Cimabue = peintre florentin du XIII°, maître de Giotto

(cf : ce qu’est une icône pour les orthodoxes)

Musique comme support de la prière

 

 

 

l'art s'adresse aux sens (XVI°, XVII°)

(cf. la réorientation de la peinture hollandaise: rendre le mieux possible les textures et les matières du monde: étoffes, grain des nourritures, fruits et gibiers, transparence du verre...). Rembrandt ; Vermeer ; Dürer...

autoportrait, Albert Dürer

« Autoportrait », Dürer

 

 

l'art s'adresse au jugement et à l'intelligence (XX°, XXI°)

On a dit tout à l’heure que l’art s’adressait à la sensibilité et non à l’intelligence : ce n’est plus si vrai à partir du XX°

Enigme de l’art contemporain : ne recherche plus le beau (« les demoiselles d’Avignon » de Picasso ni même l’humain : difficile de s’émouvoir devant un Vasarely)

Esthétisme : raffinement dans les règles ; s’adresse à un public restreint (« averti ») possédant beaucoup de références culturelles.

Non plus jouissance sensuelle (musique sérielle, Schönberg) mais plaisir intellectuel.

Exemple : le cubisme, qui cherche non pas la figuration du monde mais qui dit comment nous l’explorons : plusieurs plans à la fois // les divers points de vue successifs.

 

 

les-demoiselles-d avignon picasso

Pablo Picasso, « Les demoiselles d’Avignon », 1907 (actuellement au MoMa , New York)

 

 

 

II. La révolution contemporaine

La reproduction tue-t-elle l'émotion ? (de la banalisation de l'art)

(cf.W.Benjamin : L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité tehnique.1936)

Hatier ES : texte 16 p 149

Comment éprouver une émotion authentique devant des œuvres qu'on a vues mille et mille fois sur des cartes postales, des cendriers, des boîtes d'allumettes ? Et c'est ainsi qu'on n'éprouve plus que lassitude devant « La Laitière » de Vermeer, « les glaneuses » ou « l'Angélus » de Millet.

Il y a eu perte du sentiment religieux qui était celui de l'émotion esthétique depuis des siècles (et jusqu'au XVII°)  

 Ainsi, l'industrie culturelle perturbe notre expérience. 

Avant le XVIII°, la rencontre œuvre/spectateur était rare, c'était un évènement véritable. 

Aujourd'hui, la distance est presque totalement abolie. Et avec cette abolition de la distance, s'est perdu le sentiment d'étrangeté.

L'œuvre se rapproche toujours des biens de consommation (c’est ce que disent les « séries » de Warhol)

 

 

série Marilyn

 

Acteurs de ce rapprochement: l'essor du musée, le détournement publicitaire, la reproduction sérigraphiée, la réduction de certains tableaux au format du timbre-poste, l'industrie du CD, les « grands airs » de la musique classique « massacrés » par nos sonneries de portables etc.

 Toutes ces techniques contribuent à la banalisation de l'art.  (attention, je ne suis pas en train de regretter le temps béni où seuls les nantis avaient accès à l'art; juste en train d'attirer votre attention sur le fait qu'une telle banalisation veut forcément dire un rapport complètement différent à l'œuvre, une modification profonde de sa perception même)

Pensez à la musique. Pendant des siècles, elle impliquait nécessairement la présence physique des musiciens, parfois de tout un orchestre.

Paul Valéry parle alors de la toute nouvelle (il s'agit d'un texte de 1928) ubiquité des arts, de leur conquête de l'ubiquité.

Selon André Malraux, le musée imaginaire (titre d’un livre de Malraux) a remplacé le musée réel et tout se passe désormais comme si nous avions accès aux œuvres en leur absence (effet de l’imprimerie). Ainsi, la banalisation des œuvres se double de leur virtualisation (analyse ô combien confirmée depuis qu’existe « google image » !)

 

 


 2) De l’art représentatif à l’art conceptuel

a) Maurice Denis (peintre français, fin XIX°)

« Un tableau, avant d’être une bataille, une femme ou un cheval, n’est qu’un ensemble de couleurs en un certain ordre assemblées »

M. Denis signe la fin de l’illustration et le début du règne de la « peinture pure »

L’art est libéré de la représentation du monde.

Hatier ES : texte de Sartre p 483

 

b) Kasimir Malevitch

Peintre de l’avant-garde russe, peintre-phare du XX° siècle : Des œuvres de plus en plus dépouillées jusqu’à ses trois dernières œuvres-icônes : « Carré noir sur fond blanc » (1913) ; « Carré rouge sur fond blanc » ; « Carré blanc sur fond blanc) (1918) ; après quoi, jeune encore (…40 ans), s’arrête de peindre et se consacre à son élaboration d’une théorie picturale : le suprématisme.

Avec Malevitch, la peinture abandonne le domaine du sensible et veut s’adresser à la pensée. La peinture rivalise avec la philosophie : comme le philosophe, l’artiste veut donner à penser, étonner (rôle de l’insolite).La représentation s’efface devant la réflexion : l’image veut prendre la place du concept (Suprématisme : contestation de la suprématie intellectuelle du langage). Pour rivaliser avec le concept, l’œuvre doit se dépouiller de tout ce qu’elle a d’anecdotique (motif), de trop particulier, de représentatif, de coloré, d’inessentiel. Se hausser à l’universalité de l’IDEE (abstraite, générale).Que reste-t-il ? : Carré blanc sur fond blanc !

 

 

  

N.B : Si Malevitch est tenu pour un très grand peintre, c’est moins pour sa peinture que pour son œuvre de théoricien. Disparition de l’art comme activité autonome (si vous n’avez pas le discours théorique indispensable pour faire-valoir votre peinture, vous n’avez pas de légitimité artistique : on vous prend pour un imposteur et personne n’ira exposer votre œuvre)

 

c) Marcel Duchamp

Révolution  dans la définition de l'œuvre ouverte en 1917 par Marcel Duchamp. Son geste inaugural (il est alors un peintre connu et reconnu): exposer comme œuvre un urinoir à peine modifié (signé du pseudo "R.Mutt" – Mutter ?). C’était aux Etats-Unis, lors d’une exposition dont il présidait le jury : d’où la nécessité du pseudonyme. Devant le scandale provoqué par son œuvre chez les autres membres du jury, il démissionne.

Revirement du jury ; mais il maintient sa position.

 

 

 

 


 

 

Avec cette pratique du "ready-made" (c’est Duchamp qui a inventé le terme, comme une abréviation de « already made »= déjà fait), Duchamp cesse de peindre.

Son raisonnement est le suivant : les tubes de peinture sont déjà un produit issu de l’industrie : pourquoi ne pas se servir des produits issus de l’industrie ? Autre illustration : un porte-bouteille, acheté au BHV, auquel il donne un titre et qu’il accroche dans son atelier.

Ex : compressions de voiture de César.

 

 Autre œuvre provocatrice de Duchamp : au moment où, après une longue disparition parce qu’elle avait été volée, la Joconde reprend sa place au Louvre, et que des dizaines de milliers de reproductions sur tous supports en sont faits, Duchamp l’affuble d’une moustache et du titre: "L.H.O.O.Q"

                                  LHOOQ

 

 

L'art n'est plus référé à une longue tradition des métiers, à un savoir-faire technique qui atteint à la virtuosité. Il devient une pratique indéfinie. Après Duchamp, il n'y a plus d'artistes peintres; mais des artistes tout court.

 

Duchamp: "Ramener l'idée de la considération esthétique  à un choix mental et non pas à la capacité ou à l'intelligence de la main".

 

 Ce qui fait l'art, c'est la pensée pure, la pure désignation : c'est parce que M. Duchamp proclame cet objet « œuvre » qu'il le devient; c'est parce qu’il lui donne un titre ("Fontaine") et la signe; c'est parce qu’ il l'installe arbitrairement dans l'espace du regard esthétique: la galerie d'art.

 L'œuvre relève alors de la réflexion et de la persuasion, non plus de l'œil ou de la main. Il s'agit surtout de déclencher le mécanisme du scandale défiant et de la crédibilité satisfaite: il s'agit qu'un large public s'offusque (un urinoir!) et qu'un petit public admire le coup de force, le reconnaisse comme origine et se définisse du même coup comme autant d'initiés.

(Pour ceux qui voudraient aller un peu plus loin : http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Duchamp/ENS-duchamp.htm)

 

Dès lors, l'espace et le temps de l'exposition décideraient seuls du caractère artistique de l'objet (ou pire: le prix). Désormais, l'art serait devenu évènement (happening) et non plus œuvre.

Exemple de « happening » : En 1965, dans un musée de Düsseldorf, Joseph Beuys, le visage peint de miel et d’or, expliquait les œuvres du musée à un cadavre de lièvre qu’il portait sur le bras.

Body-art, land-art, mail-art...

Au XX°, l'appartenance d'un objet à l'art pose problème (on a envie de dire: est affaire d'idéologie, de croyance). Parce que son statut est devenu ambigu, l'œuvre fait question avant de se donner aux sens et aux émotions.

Devant une œuvre : « c’est de l’art, ça ? » Qu’est-ce que l’art ? = l’artiste a « posé son sujet de philosophie » !

Duchamp disait vouloir produire le sentiment d'une "beauté d'indifférence". Il voulait défaire l'expérience de l'art de l'ex du goût.

L'œuvre ne nous affecte plus, elle nous interroge.

  

    donner à sentir        faire penser

 

Art conceptuel: Joseph Kosuth : « One and three chairs » (C.Millet « Domino” p 87)

 

One and three chairs

 

Autre œuvre éminemment conceptuelle : Magritte : « Les vacances de M. Hegel » :

 

magritte vacances de hegel

 

Le verre est fait pour retenir l’eau qu’on verse / le parapluie est fait pour écarter la pluie déversée par le ciel : mais les deux éléments s’inversent (renversement dialectique…)

 

 

Autre changement: en un sens, c'est le spectateur qui fait l'œuvre puisqu'il est contraint soit à nier qu'elle en soit une, soit à avouer qu'elle en est une.

Donnons pour exemple l’œuvre de Picasso nommée  « Tête de Taureau » (1924) :

 

Tête de taureau

 

 

 

Picasso adopte le procédé de souder des éléments ; il assemble sa tête de taureau avec des éléments pris d’une bicyclette : le guidon pour les cornes, la selle pour représenter la tête. On est sur le chemin du ready-made. Le vieux principe alchimiste qui dit :

« un élément connu + un élément connu = un élément inconnu », fonctionne ici à plein.

 

Le ready-made confère au public une responsabilité énorme : c’est le public qui décide s’il accepte ou non qu’une roue de bicyclette montée à l’envers sur un tabouret soit une œuvre d’art.

Roue de bicyclette

Marcel Duchamp, « roue de bicyclette » 1913/1964

 

Le spectateur...ou le musée : c’est la présence de l’objet dans ce lieu qui dicte au spectateur son attitude (regarder et non uriner), la qualité de son regard.

 

3) Le spectateur et le musée

Le musée tend à être contesté comme un instrument de sacralisation de l’œuvre ; quelque chose qui la fige :

*plaisir pervers que prend l’artiste à salir le musée avec du charbon, de la margarine, des matériaux bruts et souvent non nobles (« arte povera »)

*plaisir pervers que prend l’artiste à proposer des œuvres inadaptées à un espace d’exposition traditionnel (ex : sphère rouge de 3m de diamètre et deux tonnes) : aménagement de locaux spécialement adaptés ; CAPC de Bordeaux.

...enfants gâtés de l’institution (paradoxe)

*artistes obsédés par l’idée que l’art doit « sortir du tableau » et l’œuvre...sortir du musée : ex : en 1986, le directeur du musée de Gand invite les spectateurs à parcourir la ville pour une expo intitulée « Chambres d’amis » (œuvres chez des particuliers).

*ambiguïté de la tâche (du rôle) du « Conservateur » : que signifie être conservateur d’un art en train de se faire ? (provocation : œuvre dont le centre est une laitue toujours fraîche...)

 

On peut distinguer deux formes artistiques : traditionnelles (peintures, sculptures : installations fixes) et expérimentales : « performances » ou « happening »

 

Cette seconde forme donne beaucoup d’importance au spectateur : il n’y a plus un objet qui est là de toute façon mais il est important d’être là et de participer à ce qui se passe :

Action painting = le tableau est une arène. C’est moins le résultat qui compte que ce qui se passe lors de son exécution, toujours publique

Ex : le « dripping » de Pollock (Art-spectacle et non plus pratique solitaire)

Plus : le spectateur est sommé d’entrer dans l’œuvre :

 

En 1977, Orlan propose le « Baiser de l’artiste » au Grand Palais (exposition de la FIAC : Foire Internationale de l’Art Contemporain) pour 5 francs.

www.ina.fr/fresques/elles.../orlan-le-baiser-de-l-artiste-archive.html

Entre 1960 et 1970, un courant artistique est à signaler, avec un certain rapport avec ce que fait ici Orlan : l’actionnisme viennois. Les artistes qui font partie de ce mouvement sont les auteurs de performances le plus souvent centrées sur le corps (le leur comme celui de leurs modèles), souvent utilisé de façon violente et/ou outrageante.

 

Ex : Pont-Neuf empaqueté en 1985 par Christo et Jeanne-Claude : ceux qui l’ont traversé éprouvent beaucoup plus que ceux qui ont seulement vu les photos : ils ont l’impression, voyant la place de l’événement dans les Annales de l’Histoire de l’Art, d’être les dépositaires de  l’œuvre (eux disparus, quelque chose d’essentiel de l’œuvre sera perdu).

Umberto Eco (L’Oeuvre ouverte) : le destinataire de l’œuvre la parachève.

Efforts pour décevoir la rétine : élever le spectateur au rang de participant.

 

M.Duchamp : « La signification d’une œuvre réside non pas dans son origine mais dans sa destination. Le spectateur doit naître aux dépends du peintre. »

 

Braco Dimitrijevic (yougoslave) : comme il l’a vu faire à Sarajevo dans son enfance avec des portraits de Tito, affiche des photos immensément agrandies sur des façades d’immeubles, des monuments publics (culte de la personnalité / anonymes arrêtés dans la rue (cf. C.Millet p 78)

Philippe Thomas (peintre mort en 1995): quand quelqu’un se porte acquéreur d’un de ses tableaux, il en devient le signataire : c’est le nom des différents collectionneurs qui se trouve dans les revues d’art et non celui de P. Thomas ! Nom de l’agence créée par P.Thomas : « Les ready-made appartiennent à tout le monde ».

Dans ses expositions, à chaque instant le visiteur est invité à se substituer au créateur.

Un pas de plus : le corps de ceux qui viennent assister au Happening peut aussi servir de matériau (body art) : subvertir toutes les positions, les statuts.

Ainsi, Klein demande à ses modèles (jeunes femmes nues) de badigeonner leur corps de couleurs et de l’appliquer sur la toile, y laissant leur empreinte (modèles et « pinceaux » !)

 

Cette invitation faite au spectateur à participer se double d’un refus du désir d’immortalité de l’artiste : les artistes du XX° s’inscrivent dans l’éphémère :

Exposition de Robert Morris à la Tate Gallery en 1971 : constructions faites pour qu’on les escalade : le public joue si bien le jeu qu’en peu de jours, l’œuvre est détruite et l’exposition est fermée.

 

CONCLUSION :

Art qui cherche à abolir la frontière entre l’art et la vie

Art qui cherche à subvertir toutes les règles

Art qui cherche à désacraliser l’œuvre d’art : faire descendre les œuvres de leur piédestal (ex : Andy Warhol : Marilyn Monroe : antiélitistes + abolir la distance entre œuvre d’art et produit de l’industrie)

Utilisation constante de la provocation : difficile de vénérer un urinoir

L’œuvre d’art n’accepte pas de se prêter au fétichisme...jusqu’à l’abolition de l’objet d’art : dématérialisation des œuvres d’art. Matériaux tels qu’une fois l’exposition terminée, ils atterrissent à la décharge.

 

...Paradoxe : échec de cette désacralisation : le milieu de l’art y a suppléé par son narcissisme (sacralisation malgré tout !)

Interprétation possible : Moralisateurs, les contemporains ont dénoncé le fait que l’œuvre d’art était un mensonge (// Platon ?). Les avant-gardistes ont voulu dire la vérité du tableau (« on ne veut pas de supercherie »)
Tableau désarticulé au point d’être réduit à ses composants matériels.

De même, il s’agit de dire la vérité sur le contexte dans lequel s’inscrit l’œuvre : déportation de l’attention vers le musée ou vers le regardeur. Exemple : miroir inclus symboliquement dans l’œuvre ; ou encore : une exposition au musée de Clermont-Ferrand où les œuvres sont suspendues au centre de la pièce (on peut faire le tour de tous les tableaux // on ne vous cache rien de l’envers du décor)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Par Scipion l'Africain - Publié dans : Cours (notion)
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Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 09:11

2) le langage : de la généralité à la singularité ?

Préparation sur le texte de Bergson :

-Quel reproche Bergson formule-t-il à l’encontre du langage ?

-Quelle est la vocation du langage ?

-Quel est son effet réel ?

 

Valorisation de la parole : individualisation du langage (utilisation par une personne singulière) ; son incarnation : principe de pluralité : deux personnes ayant à leur disposition la même langue, les mêmes mots, ne s’exprimeront pas de la même manière.

C’est cette possibilité d’originalité, d’utilisation différenciée, qui permet qu’il y ait quelque chose comme la littérature : c’est elle qui rend compte du fait qu’on puisse préférer au fait de dire « je suis triste » celui d’entamer un poème : « il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville… »

Ce qui fait la puissance poétique d’un texte, c’est que le sens est moins à chercher dans les mots (sens du dictionnaire, univocité, limitation) qu’à travers les mots.

Entre les mots, il y a à lire, à comprendre, à sentir bien des choses (parmi lesquelles, l’état d’esprit de celui qui s’exprime.

Ma parole est l’expression de ma façon d’être au monde.

 

Dans l’utilisation poétique du langage, on n’oublie pas que les mots peuvent prendre un sens qui dépasse leur seule signification

Signification : mise en rapport du signifiant et du signifié codifiée par le dictionnaire

 

On reconnaît ainsi une double fonction du langage :

-signifier : produire, par l’usage du signe, une signification

-suggérer : le langage est alors utilisé pour faire appel à l’expérience d’autrui, à la matière même de sa vie.

 

Pour la fonction signifiante du langage, le mot, la phrase, sont des substituts d’images, des signes d’une réalité extérieure.

Pour la fonction suggestive du langage, le mot est comme un « excitateur de pensées », d’émotions… : le point de départ d’une création de la part du lecteur et de l’auditeur

 

Texte de Léopardi : le mot /le terme

 

Cependant, n’y a-t-il pas un « reste » du langage ? Quelque chose qui refuse de passer par les « filtres » du langage ?

 

L’INEFFABLE : quelles sont ses sources ?

L’irrationnel ; par exemple : le divin : dans la religion juive, de même qu’il n’y a aucune représentation de Dieu, la religion l’interdisant, le tétragramme YHWH renvoie à Yahvé mais comme à un nom tabou parce que sacré: imprononçable. A d’autres occasions, Dieu est désigné par des périphrases : « le Très Haut », le « Fils de l’Homme ». On parle quelquefois de « théologie négative » : on peut dire ce que Dieu n’est pas, non pas ce qu’il est. Autre exemple d’irrationnel : l’expérience de l’extase, de tous les « états seconds »

L’originalité (la singularité) : pauvreté du « je t’aime » par rapport à ce qu’on voudrait exprimer ; tous les moments de votre vie où vous regrettez de n’avoir à votre disposition que les mots de tout le monde quand vous voudriez exprimer quelque chose d’unique, d’incomparable.

La subjectivité : ce qu’il y a en nous de plus intime, il est très difficile de l’exprimer. On pense à la psychanalyse, qui place au cœur de la personne le secret : noyau inconscient et indicible de la personnalité. Penser également aux émotions : une douleur appartient souvent à l’indicible. La seule façon possible d’exprimer cela : l’ART.

Il existe, dans le bouddhisme, le mot « tathata » qui signifie : « le fait d’être ainsi ». C’est sans doute un mot issu des premiers efforts de parole du petit enfant, quand il tente de désigner les choses existantes en les montrant du doigt et en s’exclamant « Ta ! » ou « ça ! ». Ainsi, le « tathata »= le domaine de l’expérience non verbale, la réalité telle que nous la percevons directement : nous voyons et sentons plutôt que nous ne disons et pensons. Le yoga bouddhiste consiste à atténuer l’action discriminatoire (classifiante) de l’esprit, de manière que le monde puisse être perçu sous sa forme authentique, inclassifiée.

Le « tathata » = le monde tel qu’il est, non falsifié et non divisé par les symboles et les définitions de la pensée.

 

 

Le langage et la pensée

Préparation sur le texte de Hegel (Kh L 7 p 202) :

1) à quel schéma reçu Hegel s’oppose-t-il implicitement ?

1° moment : on conçoit : moment de la pensée

2° moment : on exprime cette pensée : moment du langage

Le langage passe alors pour le véhicule de la pensée, sa traduction

2) relevez et expliquez deux allusions du texte (« forme objective » et « activité interne la plus haute »)

 

a) Y a-t-il antériorité de la pensée sur le langage ?

C’est facile de partir du constat de l’inadéquation du langage à nos sentiments, du constat que le langage est tout autant un obstacle à l’expression que son moyen. Cela nous fait plaisir au sens où cela nous donne l’idée que la pensée est infiniment plus riche que le langage : le langage n’est alors qu’un véhicule – tout à fait imparfait- de la pensée.

On retrouve ici l’idée banale que le langage sclérose la pensée, la fige, la mutile (puisqu’avec des mots communs, il nous faut dire des choses personnelles, uniques, singulière : on pense au texte de Bergson)

 

 

Pourtant, est-il possible de dissocier ainsi pensée et langage ? Est-ce que cela a un sens de chercher l’antériorité de l’une sur l’autre ?

 

Cette conception ne résiste pas à l’examen ; car sans le langage, la pensée ne peut pas se développer et, à la limite, elle ne peut pas du tout émerger (cf Victor, « l’enfant sauvage » de l’Aveyron // stagnation intellectuelle de l’enfant autiste)

N.B : le langage appartient à deux registres : AUTRUI (extériorité) or, dans ce texte, rien sur la communication.                              MOI (intériorité)

 

Ainsi, il faut envisager la pensée comme un monologue intérieur. Elle est, comme le dit Platon dans le Théétète, « un discours que l’âme se tient à elle-même ».

Essayez donc de trouver en vous une pensée qui ne soit pas verbale : qu’est-ce ? (un sentiment ; une émotion ; une image...).

La pensée et le langage sont complémentaires, indissociables et simultanés.

L’expression « pensée discursive » dit bien que la pensée est déjà un discours.

Il n’y a pas de préexistence de la pensée par rapport à la parole ; la pensée ne préexiste pas à son expression verbale.

 

« Les pensées naissent tout habillées » Oscar Wilde

 

Le langage n’est pas le signal, le rappel de notre pensée (conception intellectualiste) : il est déjà lui-même pensée. Le langage n’est pas seulement la transmission de la pensée mais sa réalisation. La parole ne traduit pas une pensée déjà faite ; elle l’accomplit.

 

Texte de Merleau-Ponty (photocopie)

(autre texte de Merleau-Ponty : Russ, 7 p 548)

 

b) Langues naturelles et langues formelles

Les premières sont les langues vivantes, dont on a déjà parlé. En ce qui les concerne, à un seul signe peuvent correspondre plusieurs sens (existence d’homonymes : ex : sens direction / sens signification).

De là résultent des difficultés de compréhension.

De là aussi le recours à l’interprétation : elle est symptôme d’un problème (une difficulté à comprendre : obligation de prendre en compte non seulement le texte mais aussi le contexte).Mais elle est aussi une chance, une liberté qui nous est donnée.

D’où la richesse d’un texte littéraire : à la fois multiplicité de ses interprétations possibles, qui permettent à la subjectivité, à la sensibilité, de rentrer en jeu.

 

Les langues formelles (ex : les langues mathématiques) sont au contraire dénuées de toute ambiguïté : à un signe correspond un sens et un seul.

Mais sans ambiguïté, pas non plus de souplesse, pas non plus de richesse (pas d’initiative laissée au lecteur, à l’auditeur). Les mathématiques nous offrent l’exemple d’un langage parfaitement univoque (parfaite adéquation du sens au signe) mais ce langage parfait est aussi insignifiant qu’in est clair : c’est la platitude de la tautologie.

Son contraire : le langage poétique, où la combinaison toujours improbable des termes produit une certaine inadéquation du signe au sens qui produit une impression de profondeur (on n’en reste pas à la surface du signe).

 

Etude du texte de Claude Pariente(« Robert a acheté le Figaro ») 

 

 

 

 

Conclusion : les différentes fonctions du langage

Fonction informative : Emetteur       Destinataire (la flèche véhicule le message)

Fonction expressive : le langage me sert à exprimer ma pensée : le mouvement va de l’intériorité  vers l’extériorité. Quelquefois, le langage permet le passage d’une conviction subjective à une connaissance objective. C’est cette fonction qui donne le plus lieu à une insatisfaction par rapport au langage (« ce n’est pas ce que je voulais dire ») : il y a quelquefois échec de l’intention d’expression. Cet échec fait signe vers une autre fonction du langage : le dialogue, où l’autre m’aide à me comprendre moi-même

Fonction relationnelle (la communication) : le seul critère de la parole, c’est la relation inter subjective. La communication réalisée, c’est la conscience d’avoir, de part et d’autre, donné et reçu. De là une fonction essentielle du langage : se sentir épaulé par les autres, écouté, compris par eux (cf. les standards téléphoniques pour humains en détresse)

Fonction psychosociologique : parler sert à trouver sa place dans le groupe (le boute-en-train et l’intello du groupe n’y ont pas la même parole). Ici, on pourrait aussi parler d’une fonction politique : convaincre, persuader, dominer, se font à l’intérieur du langage.

Fonction suggestive : c’est celle ou le dire importe autant et même plus que le dit

Fonction psychanalytique : le langage est l’instrument de la catharsis (libération de pensées inconscientes). L’être humain trouve dans le langage une sorte d’équivalent de l’acte (injurier pour frapper, calomnier pour venger…).

Par Scipion l'Africain - Publié dans : Cours (notion)
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Jeudi 19 janvier 2012 4 19 /01 /Jan /2012 22:34

(Film de Lars von Trier, 2003)

Dans le chapitre 18 de la Genèse, Dieu, dans son désespoir et son profond dégoût des hommes, s'apprête à détruire "par le feu et par le souffre", la ville de Sodome. Abraham négocie âprement avec Lui pour faire tomber de cinquante à dix le nombre de Justes présents dans la ville et au nom desquels celle-ci serait épargnée. Mais même ces dix Justes ne furent point trouvés. Et l’ordre de la destruction fut lancé.

Ici, c’est Dogville (non, pas : "Godwill"…)qui sera incendiée faute d’avoir trouvé une âme humaine digne de rachat. Fin du film : la messe est dite.

 

Bien sûr, on sait que c’est l’unique chien de Dogville, hameau pouilleux au pied des Rocheuses qui donne son nom au lieu. Mais il est très vite question du véritable problème posé par le film de Lars von Trier : les hommes sont-ils des chiens ? (de sales chiens, d'exécrables chiens). Aussi lubriques, aussi indignes, aussi primitifs que des chiens, perversité humaine en sus.

 

On a ainsi un face à face entre un idéalisme bien-pensant, incarné de manière assez caricaturale par Tom (mais sans doute aussi par Grace, dans la confrontation initiale avec son père) : vouloir garder les mains propres, croire en l’Homme, avoir envers l’humanité une attitude bienveillante, compassionnelle. Pureté et intransigeance (« arrogance », dit le film) de la jeunesse face à l’âge adulte, ses compromissions, sa laideur. Penser, comme le dit Grace à son père, dans l’intérieur capitonné de la luxueuse voiture de celui-ci, que les habitants de tous les  Dogville  du monde sont de braves gens, qui « font ce qu’ils peuvent ». La tentation du pardon.

 

Ce film est vraiment pensé comme un test de moralité : ainsi présenté par Tom aux paroissiens : un défi à l’égoïsme dont il les accuse : comment allez vous recevoir, comment allez vous traiter, une pauvre fugitive, sans aucun recours, complètement à votre merci ? « Cap, ou pas cap ? ». Défi relevé pour les quelques familles, de manière tout à fait gratuite au départ (« la faire travailler pour nous ? quelle idée ! on n’a aucun besoin et elle ne sait rien faire, ses mains sont …si blanches »). Un test de moralité donc, basé sur la vulnérabilité, le caractère absolument inoffensif de cette frêle jeune femme (inocuité absolument garantie par les circonstances). Dans un premier temps, l’acceptation de l’étrangère, des commencements d’amitié. Tout de suite après, l’esclavagisme : travail éreintant, corps prisonnier, corps violé, gratuitement prostitué à tout homme du village dont c’est l’envie. Le pire devient vite ordinaire. L’humanité est une espèce qui s’adapte vite. Grace paraît sans capacité de révolte. Elle est, en tout état de cause, hors d’état de nuire et à la merci de tous.  Ceci me fait penser à la fable de Platon sur l’anneau de Gygès : si, explique Platon, les hommes pouvaient disposer d’un anneau magique qui les rendrait instantanément invisibles, l’homme le meilleur deviendrait instantanément l’égal du pire : l’impunité absolue garantie ici par la clause d’invisibilité rendraient identiques l’homme juste et le pire des voyous : tous des salauds, comme si les humains dits « moraux » n’étaient que des individus jusque-là un peu plus frileux que les autres, un peu plus peureux.  Car c’est à cela qu’il faut juger une société : le sort qu’elle réserve aux absolument pauvres, aux handicapés, le sort fait quelquefois aux petits enfants et à tous les êtres sans défense. Comment sont les hommes quand leur pouvoir est absolu, quand ils n’ont pas à ménager les autres, n’ayant rien à craindre d’eux ? Abominables (Kant dirait : « abjects »).

 

« Tuez-les tous » déclare Grace à ses hommes de main, une fois rangée du côté de la Toute-Puissance. Seul le chien sera, comme de juste, épargné.  Et le spectateur est conduit à comprendre ce meurtre vingt fois répété, enfants compris. Il se retrouve du côté du bourreau, qu’on n’adopte pas si facilement d’habitude. Si l’hypocrite Tom est celui qui illustre le mieux la thèse du film, c’est le revirement de Grace qui la rend plus éclatante : la fragilité est dangereuse et la pureté impossible : acceptons d’être les êtres abjects que nous sommes, au plus profond.

 

Mais avec cette hypothèse: cette thèse n’est peut-être pas pour autant le credo de Lars von Trier, car pour faire un film aussi sévère sur l’humain, il faut partir d’un humanisme exigeant. Il ne faut pas confondre trop vite la haine et l’amour déçu.

Par contre, combien est dérangeant le générique de fin !  : des dizaines de photographies de la Grande Dépression américaine. Le parallélisme suggère que les pauvres, les victimes, essentiellement eux, sont les affreux (« affreux, sales et méchants »).  Ici, la suggestion devient par trop injuste et, pour moi, insupportable. Car comment les puissants de ce monde seraient-ils plus innocents que les impuissants ?

Par Scipion l'Africain
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Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 17:48

Méthodologie de la dissertation  philosophique       

 

Une dissertation = une démonstration verbale : on doit avoir l’impression d’être devant quelqu’un qui réfléchit + devant un raisonnement construit et qui progresse.

 

Travail préparatoire(une grande heure)

 

*Prendre la question au sérieux (une question précise : ne pas la diluer dans une notion : ne pas en faire un prétexte à la récitation du cours)

 

*Identifier le sujet : deux types de sujets :

ceux qui appellent une réponse par oui ou par non  (L’Homme est-il fait pour la liberté ?) : demandent un plan dialectique (antithèse-thèse-synthèse)

ceux qui échappent à ce type de réponse (Dans quelle mesure peut-on dire que l’homme est un animal ?) : les réponses possibles ne s’excluent pas mais s’approfondissent.

 

*Travailler sur la relation qui existe entre les concepts :

deux concepts de sens très proches : il faudra les distinguer (Suffit-il de communiquer pour dialoguer ?)

deux concepts de sens opposés : les rapprocher : (Peut-on forcer quelqu’un à être libre ?) : la question est paradoxale ; vous devez monter qu’elle a tout de même du sens.

 

*Repérer les mots principaux : explorer le champ sémantique

polysémie des mots (L’Homme a-t-il besoin d’avoir un maître ? : celui qui domine /celui qui enseigne) : choix à faire : garder les deux sens ou choisir.

synonymes, termes proches

expressions qui « font jouer » le sujet

antonymes : liberté/ aliénation ; liberté/esclavage ; liberté/déterminisme

 

*Des mots, passer aux notions impliquées par le sujet (Peut-on vivre heureux dans la solitude ? : autrui/ le bonheur)

 

*Trouver le domaine d’application du sujet : (L’Homme a-t-il besoin d’avoir un maître ?) : champ politique

 

*Trouver le présupposé de la question posée : (Où finit la technique, où commence l’art ? : deux domaines différents + une frontière floue + une hiérarchie implicite)(Le langage est-il un instrument ? une conception limitée, étroite du langage : le langage n’est-il qu’un instrument ?)

 

*Y a-t-il deux questions en une ? (Peut-on reprocher à une œuvre d’art de ne rien vouloir dire ? 1) est-il possible d’affirmer d’une œuvre d’art qu’elle ne veut rien dire ?

            2) est-ce nécessairement un reproche ?)

 

*Analyse des formes interrogatives : (Peut-on douter de tout ? : droit à, légitimité/possibilité)

 

*Paraphraser la question initiale : (Obéir, est-ce nécessairement abdiquer sa liberté ? La liberté et l’obéissance sont-elles strictement incompatibles ?) : travail de reformulation

 

*Quel est l’enjeu ? (pour qui, pour quoi y a–t-il des implications réelles à la question posée ?)

 

*Quelles parties du cours vais-je mobiliser ? Quels auteurs ?

 

*Faire le plan

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

1)Préambule

2)Problématique

3)Enjeu

(facultatif : annonce du plan)

4)Reprise de la question de l’intitulé

 

Il faut absolument amener le sujet ; cela signifie que l’introduction doit être écrite pour quelqu’un qui ne connaitrait pas la question posée. De plus, vous devez donner l’impression que la question vient de vous.

 

PREAMBULE

            C’est « l’accroche », ce qui doit, tout en amenant le sujet, retenir l’attention du lecteur. C’est un artifice presque journalistique.

Ne pas présupposer le sujet connu : il faut l’amener (ne pas commencer par :« cette question nous incite à… »)

4 pistes :

1) l’illustration : un exemple bien choisi (Peut-on vivre heureux dans la solitude ?: Robinson Crusoë / Adam et Eve) / une citation bien choisie (et expliquée)

2) l’exposé d’une opinion commune : (Un homme libre est-il un homme seul ? : la liberté va de pair avec l’indépendance)

3) la relativisation culturelle d’une évidence (La mort est-elle naturelle ? : dans nos sociétés, elle choque ; dans d’autres , elle est beaucoup mieux acceptée)

4) le rappel historique / l’actualisation (Peut-on reprocher à une œuvre d’art de ne rien vouloir dire ? : l’art abstrait, conceptuel, non figuratif)

 

Attention : ne pas partir dans des remarques de type océanique : « De tous temps les hommes… » « Depuis la nuit des temps… »

 

 

L’ENJEU

            Sur quel terrain, dans quel domaine, la question posée apparait-elle comme nécessaire ? (tant que vous ne trouvez pas cela, on sent l’élève contraint et forcé à un exercice obligé).

Qu’est-ce qui est « en jeu » ?

Quelles implications (et pour qui) selon qu’on réponde comme ceci ou comme cela à la question initiale ?

Quels sont les faits qui suscitent (ou qui actualisent) une telle interrogation ? (Peut-on reprocher à une œuvre d’art… ?): notre incompréhension, notre rejet face à une œuvre d’art abstraite)

L’homme est-il un animal ?

statut de la civilisation (légitimée ou mise en question)

bien-fondé ou non de nos espoirs de vie éternelle

statut des animaux (remise en question de notre droit à user et abuser d’eux si nous ne sommes nous-mêmes qu’animaux)

 

 

LA PROBLEMATIQUE

            Non pas une simple reformulation de la question posée (paraphrase).

Elle pose un problème d’ensemble (et un seul) qui assurera cohésion et unité au devoir.

Son but est de montrer qu’il y a quelque chose qui fait problème, quelque chose qui « coince » : quelque chose de difficile à penser…et donc, qui oblige à penser. Ainsi, la question n’apparait pas comme arbitraire.

Elle apparait sous la forme d’une contradiction :

« D’un certain côté, on peut penser que… » / « D’un autre, on peut soutenir le contraire »

la réponse spontanée (ce que tout le monde aurait envie de dire spontanément) : la thèse implicite / l’opinion commune

ses limites (une esquisse de contre-argument) : un élément qui la contredise.

(Peut-on être heureux dans la solitude ?)

1) tout seul, on est « bien tranquille », laissé en paix

2) être isolé, c’est être malheureux.

 

Sa formulation finale doit se faire sous la forme d’une alternative (phrase articulée autour d’un « ou bien »)

Quel rôle joue autrui par rapport à mon bonheur ? Autrui contribue-t-il à notre bonheur ou bien représente-t-il, au contraire, un obstacle à son accomplissement ?

N.B : On peut se servir d’une définition pour problématiser la question. Mais il faut prendre le terme dans le sens qui est pertinent par rapport à l’énoncé et s’en servir pour formuler le problème.

 

Attention : ne pas répondre dès l’introduction.           

 

 

 

LE DEVELOPPEMENT

L’idéal : trois parties ; trois paragraphes par partie

Chaque paragraphe : une idée + un argument + un exemple

 

1° partie : Antithèse : une position (défendable)…mais qui n’est pas la vôtre

transition : où vous marquez une des faiblesses de cette 1° thèse

2° partie : Thèse : une autre position, plus solide… mais pas irréfutable

transition

3° partie : Synthèse : vous proposez ici une solution qui permet de dépasser l’opposition des deux premières parties (c’est ici qu’on voit si votre travail a été fécond : c’est la réflexion que vous avez menée qui permet de dépasser la réponse spontanée que donnerait n’importe qui.)

 

N.B : Les deux premières parties sont opposées mais non pas incompatibles (aucune schizophrénie n’est exigée de la part de l’auteur de la copie)

Ex : (Le travail est-il le contraire du jeu ? : mauvais plan :

Le travail est le contraire du jeu

Le travail n’est pas le contraire du jeu)

 

 

 

*Comment utiliser les auteurs ?

Comme appui à votre réflexion : vous exprimez l’idée puis vous convoquez un auteur pour qu’il renforce votre idée (« C’est aussi le raisonnement de Descartes pour qui… »)

N.B : Le statut d’une citation est celui d’une illustration, pas d’un argument (ce n’est pas vrai parce que Descartes le dit : pas d’argument d’autorité)

Toute citation doit absolument être commentée.

 

 

 

LA CONCLUSION

         Elle n’est pas très longue et n’apporte rien de nouveau : elle se contente de faire le point sur les acquis les plus importants de la dissertation.

Sa mission principale : répondre clairement à la question de l’intitulé.

Par Scipion l'Africain - Publié dans : méthode
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