Partager l'article ! Dogville, ou : les hommes sont-ils des chiens?: (Film de Lars von Trier, 2003) Dans le chapitre 18 de la Genèse, Dieu, dans ...
(Film de Lars von Trier, 2003)
Dans le chapitre 18 de la Genèse, Dieu, dans son désespoir et son profond dégoût des hommes, s'apprête à détruire "par le feu et par le souffre", la ville de Sodome. Abraham négocie âprement avec Lui pour faire tomber de cinquante à dix le nombre de Justes présents dans la ville et au nom desquels celle-ci serait épargnée. Mais même ces dix Justes ne furent point trouvés. Et l’ordre de la destruction fut lancé.
Ici, c’est Dogville (non, pas : "Godwill"…)qui sera incendiée faute d’avoir trouvé une âme humaine digne de rachat. Fin du film : la messe est dite.
Bien sûr, on sait que c’est l’unique chien de Dogville, hameau pouilleux au pied des Rocheuses qui donne son nom au lieu. Mais il est très vite question du véritable problème posé par le film de Lars von Trier : les hommes sont-ils des chiens ? (de sales chiens, d'exécrables chiens). Aussi lubriques, aussi indignes, aussi primitifs que des chiens, perversité humaine en sus.
On a ainsi un face à face entre un idéalisme bien-pensant, incarné de manière assez caricaturale par Tom (mais sans doute aussi par Grace, dans la confrontation initiale avec son père) : vouloir garder les mains propres, croire en l’Homme, avoir envers l’humanité une attitude bienveillante, compassionnelle. Pureté et intransigeance (« arrogance », dit le film) de la jeunesse face à l’âge adulte, ses compromissions, sa laideur. Penser, comme le dit Grace à son père, dans l’intérieur capitonné de la luxueuse voiture de celui-ci, que les habitants de tous les Dogville du monde sont de braves gens, qui « font ce qu’ils peuvent ». La tentation du pardon.
Ce film est vraiment pensé comme un test de moralité : ainsi présenté par Tom aux paroissiens : un défi à l’égoïsme dont il les accuse : comment allez vous recevoir, comment allez vous traiter, une pauvre fugitive, sans aucun recours, complètement à votre merci ? « Cap, ou pas cap ? ». Défi relevé pour les quelques familles, de manière tout à fait gratuite au départ (« la faire travailler pour nous ? quelle idée ! on n’a aucun besoin et elle ne sait rien faire, ses mains sont …si blanches »). Un test de moralité donc, basé sur la vulnérabilité, le caractère absolument inoffensif de cette frêle jeune femme (inocuité absolument garantie par les circonstances). Dans un premier temps, l’acceptation de l’étrangère, des commencements d’amitié. Tout de suite après, l’esclavagisme : travail éreintant, corps prisonnier, corps violé, gratuitement prostitué à tout homme du village dont c’est l’envie. Le pire devient vite ordinaire. L’humanité est une espèce qui s’adapte vite. Grace paraît sans capacité de révolte. Elle est, en tout état de cause, hors d’état de nuire et à la merci de tous. Ceci me fait penser à la fable de Platon sur l’anneau de Gygès : si, explique Platon, les hommes pouvaient disposer d’un anneau magique qui les rendrait instantanément invisibles, l’homme le meilleur deviendrait instantanément l’égal du pire : l’impunité absolue garantie ici par la clause d’invisibilité rendraient identiques l’homme juste et le pire des voyous : tous des salauds, comme si les humains dits « moraux » n’étaient que des individus jusque-là un peu plus frileux que les autres, un peu plus peureux. Car c’est à cela qu’il faut juger une société : le sort qu’elle réserve aux absolument pauvres, aux handicapés, le sort fait quelquefois aux petits enfants et à tous les êtres sans défense. Comment sont les hommes quand leur pouvoir est absolu, quand ils n’ont pas à ménager les autres, n’ayant rien à craindre d’eux ? Abominables (Kant dirait : « abjects »).
« Tuez-les tous » déclare Grace à ses hommes de main, une fois rangée du côté de la Toute-Puissance. Seul le chien sera, comme de juste, épargné. Et le spectateur est conduit à comprendre ce meurtre vingt fois répété, enfants compris. Il se retrouve du côté du bourreau, qu’on n’adopte pas si facilement d’habitude. Si l’hypocrite Tom est celui qui illustre le mieux la thèse du film, c’est le revirement de Grace qui la rend plus éclatante : la fragilité est dangereuse et la pureté impossible : acceptons d’être les êtres abjects que nous sommes, au plus profond.
Mais avec cette hypothèse: cette thèse n’est peut-être pas pour autant le credo de Lars von Trier, car pour faire un film aussi sévère sur l’humain, il faut partir d’un humanisme exigeant. Il ne faut pas confondre trop vite la haine et l’amour déçu.
Par contre, combien est dérangeant le générique de fin ! : des dizaines de photographies de la Grande Dépression américaine. Le parallélisme suggère que les pauvres, les victimes, essentiellement eux, sont les affreux (« affreux, sales et méchants »). Ici, la suggestion devient par trop injuste et, pour moi, insupportable. Car comment les puissants de ce monde seraient-ils plus innocents que les impuissants ?