Mardi 13 décembre 2011 2 13 /12 /Déc /2011 22:06

 AUTRUI

 

Commentaire de texte : Hume

 

Dans toutes les créatures qui ne font pas des autres leurs proies et que de violentes passions n'agitent pas, se manifeste un remarquable désir de compagnie, qui les associe les unes aux autres. Ce désir est encore plus manifeste chez l'homme ; celui-ci est la créature de l'univers qui a le désir le plus ardent d'une société, et il y est adapté par les avantages les plus nombreux. Nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. Tout plaisir est languissant quand nous en jouissons hors de toute compagnie, et toute peine devient plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance, ou luxure, le principe de toutes, c'est la sympathie : elles n'auraient aucune force si nous devions faire entièrement abstraction des pensées et des sentiments d'autrui. Faites que tous les pouvoirs, et tous les éléments de la nature s'unissent pour servir un seul homme et pour lui obéir ; faites que le soleil se lève et se couche à son commandement ; que la mer et les fleuves coulent à son gré ; que la terre lui fournisse spontanément ce qui peut lui être utile et agréable : il sera toujours misérable tant que vous ne lui aurez pas donné au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur, et de l'estime et de l'amitié de qui il puisse jouir. 


 

 

Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, partie II, section V, GF, p. 211.

 

 

 

 

Dès l’ Antiquité, Aristote parle de l’association des hommes dans une cité comme de la situation la plus propre à leur procurer le bonheur. Au XVIII° siècle, Hume reprend ce thème, dans cet extrait du Traité de la nature humaine, en nommant cette association d’êtres humains « société ». Il avance que l’homme est fait pour vivre en société, qu’il est malheureux (« misérable ») quand il est isolé, coupé d’autrui. Hume se demande ici si l’homme peut être heureux en dehors de la société. Il n’explore pas la question en envisageant des situations réelles d’hommes seuls : il postule plutôt que la nature humaine est ainsi faite que la compagnie  humaine nous est indispensable. Il mentionne, dans un premier temps, à quelles conditions l’homme peut vivre en société ; puis montre que la société est le seul lieu où il peut être heureux. Enfin, une situation (fantasmée) de toute-puissance lui est l’occasion de faire voir qu’elle n’est pas ce dont le bonheur humain puisse se nourrir.

 

 

La vie en société, qui est la condition ordinaire des hommes sur toute notre planète, n’est possible qu’à deux conditions, ainsi que le suggère Hume : que les uns ne fassent pas des autres leurs proies et aussi que de trop « violentes passions » ne les agitent pas. Hume ne souscrit donc pas au jugement sans appel énoncé, un siècle plus tôt par Hobbes « L’homme est un loup pour l’homme » (que Hobbes reprend à Plaute dans son Léviathan). Car si l’homme était ainsi fait que sa nature implique une possible autodestruction au sein de son espèce, vivre constamment les uns à proximité des autres nous ferait courir des risques permanents. En ce qui concerne les passions, peut-être pouvons-nous faire remarquer que c’est dans leur nature d’être « violentes » (car qui dit passion dit excès), et que l’homme est très loin d’en être exempt : il est peut-être même la seule « créature » qu’on puisse dire sujette aux passions (puisque chez lui les besoins font place aux désirs et que, quelquefois, ceux-ci dégénèrent en passions). Hume semble donc partir sur un postulat optimiste à propos de la nature humaine, qui le rapproche de Rousseau. Mais même si l’on part du postulat opposé, cela n’invalide pas la thèse de la fondamentale sociabilité de l’homme. Cela implique en revanche que la société mette en place de solides moyens (chez Hobbes : pouvoir coercitif, police efficace) pour éviter que les uns soient « la proie » des autres. Chez Freud (dans Malaise dans la civilisation), c’est la morale qui implante en nous ses normes, d’autant plus efficaces qu’intériorisées (Surmoi). Si elle ne le faisait pas, nos tendances asociales menaceraient constamment la civilisation de ruine.

 

Venons-en aux arguments de Hume : de tous les animaux, l’homme est celui qui a « le désir le plus ardent d’une société » et qui y est le mieux adapté. Si nous avons un désir si vif de la compagnie d’autrui, c’est que la question de notre bonheur lui est liée : Hume ne croit pas au bonheur du solitaire. Même le solitaire ne transformera son expérience en plaisir que dans le récit qu’il en fera ultérieurement, une fois revenu parmi les hommes. On pense aux Rêveries du promeneur solitaire : où est le plus grand plaisir de Rousseau : ces moments de solitude, vécus, ou bien le « plaisir de plume », qui convoque un public de lecteurs ? Notons aussi ce fait : le héros du film Into the wild, même si sa situation d’isolement est en tous points recherchée de sa part, consigne sur un cahier ce qui lui arrive. N’est-ce pas un moyen de convoquer un lecteur fictif, c’est-à-dire une « compagnie » ? De fait, pour Hume, la solitude est forcément « punition » (« la plus grande que nous puissions souffrir »). On pense à l’isolement carcéral, conçu, en effet, comme punition. On pense aussi à la détresse de Robinson, quasi fou à force de solitude pendant les années qui précèdent la rencontre avec Vendredi. Sans autrui, « tout plaisir est languissant », et l’on voit bien qu’un plaisir dont on s’ennuie cesse bientôt d’être un plaisir, cependant que toute douleur est « intolérable ». On peut penser aussi bien au réconfort qu’apporte un  ami qui com/patit (c’est-à-dire partage notre peine) qu’au principe même de la psychanalyse (« talking cure », pour laquelle rien n’est plus nocif pour le psychisme humain que les douleurs sur lesquelles on n’a pas pu mettre de mots). Et aussi cet argument, absent du texte : le petit humain apprend beaucoup par mimétisme. Notre éducation se fait en bonne part par ce « savoir-vivre » que nous copions sur nos ainés, nos parents, nos «pairs ». Il est temps, d’ailleurs de parler de ces « avantages » humains par lesquels il est évident que nous sommes faits pour la société : toutes ces aptitudes sociales : le sourire (qui souvent s’échange) , le rire (propre à l’homme, contagieux) et, bien sûr, le langage. L’homme est avant tout « homo loquax » : celui qui parle. Cette faculté (parler), née de nos besoins de communication, est essentielle, y compris dans l’accès à nous-mêmes : difficile de trouver meilleure preuve que nous sommes faits pour vivre les uns avec les autres.

Enfin, ce dernier argument du Hume : toutes nos passions ont pour objet autrui. La plupart des passions qu’il cite (luxure, désir de vengeance, curiosité) visent très directement autrui, son existence même, concrète. D’autres (orgueil, ambition, avarice) sont des rapports à nous-mêmes altérés par un positionnement (une rivalité, bien souvent) par rapport à autrui. Ainsi, le « vivre-ensemble » rejaillit non seulement sur nos actes mais il conditionne aussi nos pensées (y compris notre caractère, l’image que nous avons de nous-mêmes). Notons qu’il  y a un paradoxe dans le texte puisque Hume commence par suggérer que c’est parce qu’il est exempt de passions violentes que l’homme peut « faire société » avec ses semblables mais qu’ensuite il énumère toutes ces passions humaines qui nous agitent et dont il est difficile de supposer qu’elles n’impliquent pas une certaine violence (cf : le désir de vengeance). Hume ne semble pas apercevoir ce paradoxe. Son argument est centré sur la notion de sympathie, présentée comme « le principe » de toutes les passions (leur origine, leur fondement). Il va de soi d’ici « sympathie » n’est pas à prendre au sens faible (le simple fait que l’autre paraît aimable) mais au sens étymologique : ressentir avec, éprouver en même temps que…Ainsi, grâce à un principe qu’on appellerait peut-être aujourd’hui empathie, le contact avec l’autre contient toujours la possibilité d’un partage, d’une possible communion.

Dans la dernière partie du texte, Hume imagine un homme élevé à la condition de Dieu : il possède la Toute-puissance, tous les éléments lui obéissent, la nature toute entière se plie à ses caprices. Cet homme-là, assène Hume, malgré toute sa puissance et son opulence matérielle (il a tout, il peut tout), est « misérable » s’il na pas « au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur ». Par « misérable », il faut donc entendre l’incapacité à être heureux, à jouir de nos possessions, si grandes fussent-elles. C’est un état de vide intérieur qui contraste d’autant plus avec la richesse de sa situation. Avec cette fiction, Hume valorise énormément sa thèse : seules l’estime ou l’amitié d’un semblable permettent d’atteindre cet état intérieur extrêmement satisfaisant : le bonheur. Tous les biens du monde ne sauraient y suffire. Là encore, on le sent proche d’Aristote, qui répète, dans l’Ethique à Nicomaque que « l’homme heureux a besoin d’amis ». Autrement dit, qu’il n’y a que la philia (amour/amitié) pour amener au bonheur.

 

 

On a compris qu’il s’agissait moins, pour Hume, dans ce texte, de chercher l’origine de la société que d’en montrer la nécessité pour l’homme : l’homme seul est misérable, y compris quand il est tout-puissant, parce que lui font défaut la présence de l’autre et les effets de la sympathie. Quelles que soient les difficultés de la cohabitation avec autrui (sans doute minorés dans ce texte), il est notre milieu de vie naturel. Si les moments de solitude nous paraissent bénéfiques (ressourçants) ce n’est que parce qu’ils contrastent avec la vie ordinaire qui est une vie sociale. La meilleure preuve en est que nous ne devenons nous-mêmes que dans l’acte social par excellence : parler.

 

Par Scipion l'Africain - Publié dans : commentaire de texte
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés