Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 11:29


« Tous les objets de tes désirs sont loin de te valoir »   Maïmonide

 

« Tôt ou tard, chaque désir doit rencontrer sa lassitude : sa vérité… » Cioran

 

« Un moine et un boucher se bagarrent à l’intérieur de chaque désir » Cioran

 

La Peau de chagrin : livre de Balzac où il est raconté qu’au protagoniste est donnée une peau magique : elle exauce ses désirs mais, à chaque désir exaucé, elle rétrécit, symbolisant la mort qui approche.

Le désir travaille-t-il contre nous ?

L’Homme est-il détruit par ses désirs ? (certains désirs n’entament pas la peau ; d’autres si).

C’est ainsi que le désir apparaît : une force MAIS dangereuse.

 

 

 

1) Qu’est-ce que le désir par rapport au besoin ?

(Le désir comme preuve que l’homme est beaucoup plus complexe que l’animal)

Le besoin, c’est la traduction d’un manque.

On est dans le registre physiologique.

 Le manque est ressenti comme « à combler ». Il y a une tension (du corps) qui peut aller de l’inconfort jusqu’à la douleur. On est poussé à sortir de cet état (besoin) pour en  atteindre un autre (satisfaction).

            Le désir est-il tout simplement la description du mouvement  qui nous conduit du besoin à la satisfaction ? (la représentation que nous nous faisons du manque et qui nous fait prendre la satisfaction pour but). Dans ce cas, on tient qu’il n’y a pas de différence radicale entre Besoin et Désir.

 

Or, c’est l’inverse qui sera notre thèse :

Le désir n’est pas le besoin (Nature / Culture)

Il y a une grande objectivité du besoin (ex : faim, mesurable en déficit de calories) alors que le désir n’est jamais objectif (envie de cuisses de grenouilles comme ma grand-mère sait les faire).

Le besoin est étroitement basé sur le corps alors que le désir repose sur toute une élaboration psychique : partant, le besoin est limité (si j’outrepasse le point de satiété, je rentre dans l’inconfort de la nausée) alors que le désir, déconnecté du corps, est illimité.

 

La conséquence est qu’en principe, le besoin est facile à satisfaire (sauf pénurie : disons : facile à circonscrire) alors que le désir débouche souvent sur l’insatisfaction (ex: mon désir d’être aimé n’est jamais rassasié). Le désir  nous fait rentrer dans une sorte de fuite en avant (escalade). C’est ce danger qui explique que Rousseau accepte le besoin comme bon et sain et naturel (frugalité de l’état de nature) mais déplore l’entrée en société qui change le besoin en désir et fait de l’homme un être engagé dans une rivalité néfaste avec son semblable (faculté de comparer     envie)

Le besoin est naturel (borné par le corps) alors que le désir est élaboré.

Eric Weil dit que l’homme possède à la fois des besoins et « des désirs, c’est-à-dire des besoins qu’il a formé lui-même ».

Cas particulier : le tabagisme (et toutes les addictions) : le phénomène de la dépendance nous montre qu’un désir (= artificiel) crée un besoin. C’est donc un besoin artificiel.

 

            Colle : entre besoin et désir, où mettez-vous la PULSION ? La pulsion occupe la place du besoin (involontaire, universelle). Il est d’usage de distinguer  deux sortes de pulsions : une qui concerne l’individu : la pulsion d’autoconservation (faim, soif) ; l’autre qui concerne l’espèce : pulsion sexuelle (libido). Cependant, déjà la pulsion est pleinement humaine : elle n’a rien d’automatique. En effet, elle peut choisir (dévier) l’objet de sa satisfaction et elle peut aussi dériver la pulsion quant au but (sublimation de l’énergie sexuelle). Elle n’a donc rien de la rigidité de l’instinct animal.

 

Attention : Ne pas en conclure que la satisfaction du besoin est nécessaire alors que celle du désir est superflue : la psychanalyse explique que l’homme est un être de désir : même si l’objet du désir peut être n’importe quoi (manipulation mercantile du désir : publicité) l’homme non seulement ne peut pas ne pas désirer mais certains de ses désirs (désir de reconnaissance) ne peuvent pas être frustrés sans que cela entrave le développement normal de l’individu.

Peut-être faut-il admettre que la fonction est essentielle/ les objets sont optionnels.

Dans le besoin, il n’y a pas de choix de l’objet : le besoin d’eau n’est pas transposable sur le whisky, ... n’en déplaise au Capitaine Haddock.

 

Dans le désir, au contraire, il y a une élaboration.

Cette élaboration est celle de l’imagination : il n’y a pas de désir sans la collaboration de l’imagination

 

            Si le désir n’est pas conscience de ce dont il est manque ; il n’est pas désir : une solution dont on fait évaporer l’eau n’est pas désir d’eau/ une voiture dont le réservoir est vide ne désire pas le carburant.

La soif = un ensemble de manifestations physiologiques objectives (épaississement coagulescent du liquide sanguin) = un état

Pour qu’il y ait désir d’eau, il faut la conscience de ce qui nous manque : la représentation de la chose en son absence

Chez l’homme, la soif est d’emblée psychique : elle est d’emblée désir d’eau.

 

Deux dimensions dans le désir : 1) représentation de ce qui nous manque

                                                    2) tension vers l’avenir

 

 

Approfondissons le rôle de l’imagination dans le désir :

Cf. Kant : le rôle de la feuille de figuier dans le désir sexuel (nv manuel Hachette p.89) in Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine

 

 

 

Donc, le désir est étroitement lié à l’imagination.

 

Autre chose : le désir, même lorsqu’il croit porter sur un objet, porte toujours sur un système d’objets (liés entre eux par l’imagination) : voir l’Abécédaire de Deleuze (1988). Pour Deleuze, le désir est constructiviste : « désirer, c’est construire un agencement ».

 Ce qu’il veut dire, c’est qu’on désire toujours à l’intérieur d’un ensemble. Je crois désirer telle robe jaune, mais ce que je désire, c’est moi, en vacances, dans cette robe jaune avec le vent du printemps dans mes cheveux et la main de mon amoureux sur mon épaule (il y a toujours un petit « film » intérieur qui accompagne le désir). Et, en fin de compte, alors que le besoin se porte sur un objet, mon désir vise souvent des personnes (les objets ne jouent qu’un rôle d’intermédiaire).

C’est l’analyse qu’on peut faire de la psychologie de Dom  Juan, une fois accepté son préjugé (celui de son époque) qui fait des femmes de purs objets sexuels à conquérir, Dom Juan admet,  lors de certains passages de la pièce de Molière, que ce qui l’anime est une rivalité dirigée contre les «  hommes » de ces femmes (prétendants, fiancés, maris) : une femme libre, même très belle, ne l’intéresse pas (…sans forcément aller jusqu’à la psychanalyse qui suggère qu’il est, en fait, un homosexuel qui s’ignore !).

On pense à la petite phrase de Paul Morand, à propos d’une femme attirante : « elle était belle comme la femme d’un autre »

 

            Ainsi, ne convient-il pas de se demander où est le centre du désir : est-il dans la conquête (le plaisir de Dom Juan) ou bien dans la possession ?

(Pensons au mécanisme- psychologique- de la vente aux enchères sur EBay : pendant que l’enchère est en cours, le désir fonctionne à plein : nous sommes dans l’excitation de la conquête ≠ une fois l’enchère remportée : satisfaction…suivie de près par le doute)

 

 

            Quand on parle de conquête, quand on parle de possession, quand on parle de Dom Juan, on est au plus près de parler du désir dans son sens le plus commun (et aussi le plus fort) : le désir sexuel : désir de faire l’amour. On vient d’en parler avec Kant.

De manière plus directe encore : qu’est-ce que faire l’amour ?

Quel est le sens philosophique de l’acte sexuel ?

 

            Cf.Sartre (L’Etre et le néant, Kh.L p.50) : les enjeux du désir amoureux : dans le désir amoureux, c’est beaucoup plus que le « faire l’amour » qui est en jeu. Et même dans le « faire l’amour », beaucoup plus que l’assouvissement d’un besoin. Le désir est bien autre chose que le simple « instinct sexuel ».

           

 

 

 

2) Les désirs veulent-ils être satisfaits ? (statut du fantasme)

Malheur de l’homme sans désir

Un peu de science-fiction : Le pire qu’on puisse imaginer pour l’homme, ce serait une société parfaite,  « Société de l’avenir », qui aurait liquidé le désir individuel (comme tel, toujours source de désordre) à force de le prévenir. Elle anticiperait toujours sur les manques et pourvoirait aux besoins  comme aux plaisirs (le peuple antique réclamait «  panem et circenses » ; ce peuple choyé n’aurait plus à demander ni l’un ni l’autre).

 

(Voir cours sur le Bonheur : texte de Tocqueville)

 

            Voir Rousseau (La Nouvelle Héloïse -nv Hachette p.91 ; KhL p 43) : « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! »

La « force consolante » dont parle Rousseau, c’est l’illusion.

Qu’est-ce que l’illusion ?

C’est un des cas où la raison se trompe (cas particulier de l’erreur, faux jugement) et c’est un désir qui est la cause de cette erreur (je me précipite pour juger car je suis entrainé par un désir).
N.B : « Mais qu’est-ce que tu t’imagines ! » :« S’imaginer que… », c’est presque toujours se tromper. Se faire plaisir et se tromper en même temps.

 

Cf ; Freud Hatier 9 p317 : nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalente.

 

Exemples d’illusions 1) l’illusion religieuse (l’Avenir d’une illusion 1927) : le désir le plus ancien et le plus fort de l’humanité : être protégé et aimé en même temps

OR,  la « détresse infantile » dure toute la vie : se donner un Père Tout-Puissant.

N.B : pour Freud, une illusion n’est pas nécessairement une erreur.

Exemple :

                                    2) l’illusion de la jeune fille modeste (Cendrillon) qu’un Prince va l’épouser (c’est hautement improbable / cela peut devenir vrai). Le critère en est : c’est mon désir qui entraine ma croyance (ex. des garimpeiros, chercheurs d’or du Brésil)

                                    3) croyance en l’innocence de l’enfant (XIX°) : l’enfant serait dénué de toute sexualité.

                                    4) l’illusion de Christophe Colomb qui croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime pour les Indes (/continent américain)

 

Deux remarques :     

a) il est beaucoup plus difficile de se débarrasser d’une illusion que d’une erreur plus « neutre »   

b) il est très intéressant, en anthropologie, de travailler sur les illusions : elles disent quels sont les désirs profonds d’une société, ses représentations.

(ex : illusion de nos Sociétés de consommation : qu’on accède au bonheur par l’avoir)

 

 

 

B. N’y a-t-il pas des désirs qui gagnent à rester à l’état de désir ?

            Peut-on parvenir au bonheur par la voie du désir ? Mais est-ce forcément en réalisant ces désirs qu’on atteint le bonheur?

 

Texte de Ernst Bloch : le « pays des souhaits »…version homme et version femme ( !)

 

A la base de l’amour, il y a souvent le désir de fusion. Qu’adviendrait-il des amants si un « bon génie » réalisait leur désir comme on réalise un vœu dans les contes ?

 

Cf. Platon Le Banquet 192b-193a (Russ texte 10 p 93) : Héphaïstos se propose de fondre ensemble les amants

(Voir aussi dans le Banquet le « mythe des androgynes » par Aristophane : Hatier p 81)

 

Ce qu’on croit désirer le plus fort (la fusion avec l’autre, dans le désir amoureux), n’est pas pour autant quelque chose que réellement on veut voir se réaliser. Ainsi, le plus souvent, l’être désirant se trompe sur le vrai contenu de son désir. Désire-t-on l’objet du désir ? Ou bien se désire-t-on désirant, avant toute direction vers un objet ?

Peut-être le désir amoureux, plutôt que d’être exclusivement tourné vers une autre personne, est-il un désir qui se porte vers soi-même.

C’est ce que suggère Marcel Proust : le désir amoureux se suffit quelquefois à lui-même : il est sa visée propre. On peut se satisfaire longtemps d’un désir qui est pure velléité.

Est-ce que l’homme n’éprouve pas quelquefois un pur « désir de désir » ?  (saint Augustin)

Le désir est plus précieux que son objet (Rousseau : on perd tout quand on perd le désir)

  

Platon, dans le Gorgias, oppose « l’homme aux tonneaux pleins » (plaisir de possession) à « l’homme aux tonneaux percés » (plaisir de conquête).

La vie de l’homme tempérant est-elle plus heureuse que la vie de l’homme déréglé ?

Débat Socrate/Calliclès in Gorgias (Russ : 15 p 98) : vie de désirs ou vie des pierres ?

 

 

C. LEIBNIZ (XVII°) : l’inquiétude comme aiguillon de l’activité

L’inquiétude (uneasiness) qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir.

            Problème : L’homme se propose des biens (fins qu’il donne à son action) mais il n’est pas sûr que la seule représentation de ces biens suffise à entrainer son action. Heureusement qu’il éprouve cette sorte de déplaisir (l’inquiétude) causée par l’absence du bien. C’est le principal, et peut-être le seul, « aiguillon qui excite l’industrie et l’activité des hommes » (Leibniz).

(Si l’homme était entièrement bon, son activité pourrait être motivée par quelque chose d’entièrement positif ; comme ce n’est pas le cas, il faut un principe négatif à l’action).

 «  Ce qui détermine la volonté à agir n’est pas le plus grand bien (…), mais plutôt quelque inquiétude actuelle »

L’inquiétude n’est pas une douleur qui irait jusqu’à nous incommoder ; c’est quelque chose  comme le début d’une douleur (« les rudiments de la douleur »). Cette inquiétude est continuelle : on a envie de dire qu’elle fait partie de la nature humaine.

            Arg.de Leibniz : dans les cas où l’absence de bien n’entraine aucune douleur ni déplaisir (le plus bas degré du désir), c’est le stade de la « pure velléité » : on en reste au simple souhait ; aucune action n’est entreprise. (« Ah !…j’aimerais tellement savoir jouer du violon ! »)

           

« L’inquiétude est essentielle à la félicité des créatures, laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession qui les rendrait insensibles et comme stupides mais dans un progrès continuel et ininterrompu à de plus grands biens ».

            (Voilà la réponse de Leibniz au débat Socrate/ Calliclès)

 

            D. Le désir comme jouissance / le désir comme manque (André Comte-Sponville : Petit traité des grandes vertus)

            Il y a deux sortes de désirs : 1) le désir de ce qu’on a (« désir-jouissance »)

                                                          2) le désir de ce qu’on n’a pas (le désir comme manque)

Le désir de ce dont on manque

Ce deuxième type de désir s’abolit dans la satisfaction : il faut qu’il soit insatisfait ou mort.

C’est ce désir-là qui fait dire à Platon, dans le Phèdre : « les amants aiment l’aimé comme le loup aime l’agneau » (240 e)

Sartre : « Le plaisir est la mort et l’échec du désir »…c’est pourquoi le désir est lui-même voué à l’échec

George Bernard Shaw : « Il y a deux catastrophes dans l’existence : la première, c’est quand les désirs ne sont pas satisfaits ; la seconde, c’est quand ils le sont »

Comme être heureux, c’est avoir non pas ce qu’on désirait mais ce que l’on désire (on ne désire que ce que l’on n’a pas), ce type de désir ne mène jamais au bonheur…

Dans cette logique, on est coincé entre la souffrance et l’ennui : le désir de qui n’y répond pas : c’est le chagrin d’amour / on a qui ne nous manque plus et nous nous ennuyons : c’est ce qui s’appelle un couple.

Schopenhauer : « La vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui »

 

 

Le désir comme jouissance

Culturellement, c’est le désir comme manque qui est hyper-valorisé (Roméo et Juliette). André Comte-Sponville voudrait au contraire mettre en avant le désir-jouissance : celui que nous éprouvons quand nous désirons ce dont nous ne manquons pas : l’odeur du crâne de mon tout-petit, les caresses de l’amoureux(se), la main confiante de mon enfant dans la mienne. Il y a action, plaisir et joie dans ce désir-là : c’est le désir de l’amour stable et heureux.

Spinoza : le désir n’est pas manque, il est puissance : aimer, c’est pouvoir jouir ou se réjouir de quelque chose que l’on a ! (p 370)

C’est ce que Comte-Sponville appelle le « bonheur en acte » : désirer ce qu’on a, ce qu’on fait,  ce qui est.

C’est le contraire de l’espérance : espérer, c’est éprouver un désir qui porte sur ce que l’on n’a pas (un désir qui manque de son objet) et c’est aussi désirer sans savoir (on n’espère jamais ce qu’on sait/ on ne sait jamais ce qu’on espère)

Sénèque : « Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir »

Comte-Sponville appelle (pour être heureux), à une conversion du désir : savoir passer du désir de ce qui manque au désir de ce qu’on a.

 

 

3) Comment ne pas être une marionnette secouée par les désirs ?

 (le nécessaire travail sur ses désirs)

A. Le stoïcisme : guerre déclarée aux désirs

Doctrine morale qui dit comment atteindre le bonheur.

3 siècles avt JC (Zénon de Cittium)-2 siècles ap (stoïcisme romain : Sénèque, Marc-Aurèle, Epictète-esclave « stoïque » sous la torture) les « philosophes du portique » (stoa = portique)

Il convient de ranger les choses en deux catégories : ce qui dépend de nous / ce qui ne dépend pas de nous :

Epictète (Russ : 2 p 140 / Hatier : 5 p 437)

Ce qui nous arrive ne dépend pas de nous mais ce que nous pensons dépend de nous : donner son assentiment au Destin, essayer de vivre selon la Nature, nous garder de « ce qui agite l’âme en vain ». Morale du détachement (indifférence intérieure à cultiver).

Le bonheur ne se conçoit que comme sérénité (ataraxia), congé étant donné à tout ce qui trouble l’âme, à commencer par les désirs (les sentiments, les passions, les liens).

Le bonheur passe par une discipline intérieure (ascèse) et le renoncement à « ce qui ne dépend pas de nous » (Epictète). Ce qui dépend de moi, je peux y attacher ma volonté, ce qui n’en dépend pas, je dois m’en rendre libre. Or, par définition, le désir m’attache à ce qui ne dépend pas de moi.

 

On est assez  proche du Bouddhisme : le monde est souffrance / le désir est la cause de cette souffrance.

 

Schopenhauer : négativité du désir : le désir est la ruse que l’espèce exerce contre l’individu ; désir assimilé au « monotone instinct sexuel »: le désir est ce par quoi l’Homme est soumis à son corps (instincts, désirs), au « vouloir-vivre » : volonté cosmique morbide : absurde tendance à continuer aveuglément la vie

≠ Nietzsche : le désir n’est pas l’instinct.

Transmutation des valeurs : du corps plombé par la mort (le « vil plomb des instincts ») au « gai savoir du désir » (corps souple et dansant)

 

Synthèse : l’homme est un être de désir : plutôt qu’arracher tous nos désirs, les canaliser vers des objets moins dangereux que les autres, plus accessibles.

 

La Fontaine, fable XX : « le philosophe scythe »

 

Que vouloir pour être heureux ? : Avoir tout ou agir sur ce qu’on veut ?

Deux options possibles : agir en aval : satisfaire les désirs, le plus possible, le mieux possible (Société de consommation) ou bien agir en amont : action directe sur mes désirs : les abandonner, les modifier, les dériver…

 

Cf. Descartes : « tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde » : avoir tout ce que l’on veut (Société de consommation) ou vouloir tout ce que l’on a ? (Discours de la Méthode ; Hatier 8 p 84 ; Russ 3O p 2O4)

 

Epicure : hiérarchie des désirs (dire oui aux uns et non aux autres) / Cf.Lettre à Ménécée §10 ; Hatier 5 p 83 ; Russ 5 p 128)

Les désirs les plus dangereux sont les désirs naturels mais non nécessaires, car ce sont eux qui sont à l’origine de nos passions

Epicure est-il stoïcien ? * incompatibilité chronologique (antérieur au stoïcisme)

                                       * pour un Stoïcien, les besoins sont vitaux / les désirs sont, d’emblée, comdamnables

Epicurisme ≠ rabelaisianisme : usage mesuré : « calcul raisonné » des plaisirs

Platon Phédon : « l’âme du philosophe se tient à l’écart des plaisirs, des passions, des chagrins et des craintes autant qu’il lui est possible » (chaque passion est comme un clou qui rive l’âme au corps)

 

 

 

 

            B. le désir et la volonté        

                        Pourquoi a-t-on l’impression d’être plus libre quand on parle de la volonté que quand on parle du désir ?

 

1° différence : le rapport à l’action : le désir n’y a pas accès, sauf s’il se transforme en volonté : gradation :

 

   souhait (velléité)      désir            volonté

 

Adoptons maintenant  la perspective de Kant, qui non seulement distingue le désir et la volonté mais va jusqu’à les opposer.

Entre le désir et la volonté, il y a une sorte de filtre constitué par la Raison.

Chez Kant, la Raison ne saurait se déterminer qu’en fonction de la Loi morale, du Bien.

            L’homme « de bonne volonté » ne garde des désirs que ce qui s’accorde avec la loi morale/ le « méchant » inverse les motifs : il n’obéit à la loi morale que si elle s’accorde avec ses désirs.

L’un est honnête parce qu’il faut être honnête (c’est un principe, une loi) / l’autre peut être éventuellement honnête (il a peur du châtiment, de la mauvaise réputation etc)

 

 

             Kant : Le désir est une inclination qui n’est pas libre (un penchant, quelque chose de déterminé). Mes désirs sont inscrits en moi malgré moi. (KH L texte 8 p 48)

La volonté est la faculté qui opère un tri parmi les désirs en fonction de la connaissance qu’elle a du Bien.

La volonté, ce serait ce qui nous permet de tenir nos désirs à distance, de prendre du recul par rapport à eux. C’est ce recul qui permet de les analyser par rapport à d’autres critères (par exemple le bien).

 

 

            On peut dire encore que nos désirs nous sont toujours un peu mystérieux (nous ne les comprenons pas bien nous-mêmes : ex : inclination de Descartes pour les femmes qui louchent) alors que la volonté est obligatoirement rationnelle. Pourquoi ?

Parce qu’elle entretient une distance avec la satisfaction escomptée : le désir vise toujours plus ou moins immédiatement un plaisir (manger des glaces) alors que la volonté le vise par l’intermédiaire d’un raisonnement (avoir le bac). Il y va de mon intérêt bien compris, pas de mon goût spontané.

            Idem de la différence entre boire un verre de bière et prendre des médicaments. Dans le premier cas, le plaisir éprouvé est sa propre fin ; dans le deuxième cas, j’effectue un acte raisonnable en vue d’une fin que je me représente (la guérison) : il y a de la médiation.

 

 

 

Changeons totalement de perspective :

 

            C. Spinoza : le désir est indispensable

L’appétit, le désir et la volonté sont une seule et même chose selon la façon dont on la considère  = le CONATUS

 

Russ 7 p 227 / Hatier 1 p 78 : l’appétit et le désir sont une seule et même chose : l’effort par lequel toute chose s’efforce de persévérer dans son être.

 Quand on a conscience de son appétit, on l’appelle plutôt Désir. Quand il a rapport à l’âme et au corps, on parle d’Appétit ; quand c’est plutôt à l’âme seule, on parle de Volonté.

Dernière phrase du texte : « Nous ne voulons pas une chose parce que nous jugeons que cette chose est bonne mais nous jugeons que cette chose est bonne parce que nous la voulons ».

antidote à la « naïveté » kantienne : le désir ≠  la volonté

on sort du schéma rassurant : d’abord le jugement (examen rationnel, impartial) puis l’acte de volonté

On est dans la lucidité, pas dans le mythe. Le désir est premier chez l’homme (c’est l’essence de l’homme) ; après coup, il se trouve des raisons, il se justifie, il se rassure (on est proche de la psychanalyse : le désir fait agir l’individu sans pour autant qu’il comprenne toujours ce qui le fait agir)

Ex : est-ce que je veux partir en vacances avec toi parce que tu es gentil ? → est-ce que  je te juge gentil parce que  j’ai envie de faire de la voile avec toi ?

De même, ce n’est pas parce qu’il est beau que j’aime cet homme : c’est parce que j’aime cet homme qu’il est beau.

 

 


            Ce qui me fait du bien                                 le BIEN

 

 

 

 

D. le devenir du désir : passion

Aujourd’hui, on parle de passion quand il y a polarisation des désirs sur un seul objet (dans une seule direction) et que cette tendance est excessive (l’exagération des désirs et leur polarisation).

Il y a, éventuellement, rupture de l’équilibre psychologique (passion du jeu, crime passionnel) : la passion est aliénante. Elle affecte le sujet qui l’éprouve.

            N.B : Ne pas confondre tout amour avec une passion : il y a passion quand il y a une sorte de délire de la raison.

Exemple de Nerval : se rend compte qu’à travers Aurélie (la comédienne), c’est l’image d’Adrienne (petite châtelaine inaccessible de son enfance) qu’il vise. Jusque là, c’est le fonctionnement normal de l’amour. On entre dans la logique délirante de la passion quand Nerval 1) imagine qu’elles sont une même personne

2) traîne Aurélie devant le château et exige d’elle qu’elle se « mette dans la peau » d’Adrienne.

 

Cf. texte de Stendhal sur la cristallisation (KhL p 66)

La passion s’empare de l’intelligence et de l’imagination ; elle nous attache à des objets médiocres qu’elle couvre de prestiges illusoires. Il y a dépossession de soi. Le passionné est un possédé (passion ≠  hobbie : l’un est au centre de tout, donne du sens à tout ; l’autre est source de plaisir, sans plus)

La passion est un sentiment devenu tyrannique, exclusif. Il y a polarisation du psychisme sur un seul objet ; indifférence royale pour tout le reste.

La passion est réductrice : il y a rétrécissement du champ de mes intérêts (valorisation délirante d’un objet privilégié/ dévalorisation de tout le reste).

 

Le sentiment : une fonction qui donne de la valeur au monde (sans lui, monde plat et sans couleurs)

La passion : le trouble de cette fonction, son dérèglement (développement monstrueux d’un sentiment aux dépends des autres ; « cancer » au niveau des sentiments)

 

Paradoxe de la passion : elle est à la fois voulue (je mets toutes mes ressources à son service) et subie (je me sens esclave).

D’elle, j’ai envie de dire à la fois « c’est moi » et « c’est plus fort que moi ».

Le passionné s’identifie à sa passion : il ne tient plus qu’à elle, il ne tient plus que par elle (en cela, elle est radicalement différente d’un hobby). Dans le mythe (celui de Tristan et Yseult par exemple), on fait intervenir l’action magique d’un philtre (bu par erreur et qui les rend fou amoureux pour trois ans) : quelle reconnaissance de la puissance de l’Eros, telle que contre lui on ne peut rien !

 

Est-ce que je suis passif par rapport à la passion ?

A l’époque classique, on appelle passion tout ce qui (émotion, sentiment, affectivité) se déroule chez le sujet tout en échappant à son pouvoir de décider.

 

C’est l’analyse des passions par DESCARTES : Les passions de l’âme (hardiesse de ce livre : jusque-là, les passions sont l’irrationnel par excellence ; Descartes prétend traiter rationnellement des passions     et non pas en moraliste).

La passion vient de pâtir = subir

            L’action et la passion sont 2 aspects d’un même phénomène selon que l’on rapporte ce phénomène : 

- au sujet auquel il arrive (l’âme)

- à « celui qui fait qu’il arrive » (le corps)

 

            Ainsi, les passions de l’âme = les actions du corps  (in vieux Russ texte 28 p 161)

La passion est une affection qui a pour origine une action du corps sur l’âme (le sujet n’agit plus selon sa volonté propre : il est agi, il est esclave).

Les passions disposent l’âme à vouloir les choses auxquelles elles préparent le corps :

Le corps éprouve de la peur   → il incite l’âme à fuir  (mensonge du « j’ai décidé ») ;

 Le corps éprouve de la hardiesse             il incite l’âme à combattre  (je suis dans certaines dispositions ; après  vient l’acte de volonté)

 

Exercice : quelle est, à votre avis, la position de Descartes par rapport au problème de la responsabilité ?

(Le corps incite, l’âme consent. Est-ce que cela disculpe l’homme ?)

Non : je peux toujours ne pas consentir (postulat de la morale : je peux ne pas)

 

Analyse de SPINOZA : (vx Russ p 179) :

 une passion est un sentiment dont on n’a qu’une idée confuse. En ce sens, il y a une certaine passivité. Si j’arrivai à me forger une idée claire et distincte de ce sentiment, je ferai en sorte que la passion ne soit plus une passion.

 

            Aveuglement de la Passion      Clarté de la Connaissance

 

Spinoza accepte de reconnaître une certaine positivité des passions (elles sont naturelles ; elles constituent un dynamisme) et en même temps, rendre l’homme maître de soi, cela suppose une certaine connaissance des passions.

Or, plus elles sont connues, moins elles existent comme passions : chacun a le pouvoir de se comprendre

OR mieux comprendre ses sentiments = être moins passif par rapport à eux.

Quand le sentiment est mal connu, l’esprit est passif, quand le sentiment est très bien connu, l’esprit est actif.

 Chacun a le pouvoir (le devoir) de comprendre ses sentiments clairement et distinctement = d’être le plus actif possible par rapport à eux.

Ex : Descartes et le goût pour les filles qui louchent (« Lettre à Canut » : Russ 31 p 2O6)

L’homme se doit d’être conduit par la Raison et non de se laisser conduire par les passions.

 

Allons un peu plus loin : (Kh Lp6O) : Nous sommes actifs quand quelque chose se fait en nous dont nous sommes la cause adéquate,   nous sommes passifs quand quelque chose se fait dont nous ne sommes la cause que partiellement.

Les passions sont les affections dont ns ne sommes pas la cause adéquate = ce que nous éprouvons quand la puissance d’agir de notre corps est modifiée par des cause extérieures.

 

            2 schémas  possibles :

 

1)      ma Volonté                     l’action

 

2)   l’influence d’autrui

       mes penchants

       ma volonté                               l’action

        mon éducation

 

 

doute : on n’est peut-être jamais dans le schéma 1. Ce qui voudrait dire que la Liberté est une illusion.

 

L’illusion que nous avons d’être libres vient de ce que nous ne savons pas faire la différence entre action et passion : dans beaucoup de cas, nous voyons nos actions comme le résultat d’une décision prise par un « libre décret de notre esprit » alors qu’en vérité nous nous sommes laissés entraîner par une émotion, un penchant, une inclination ( pas de maîtrise)

 

Cf Spinoza ; Russ 5 p225 / Hatier 5 p401 : c’est ainsi que le petit enfant croit désirer librement le lait, le jeune homme en colère croit vouloir se venger alors qu’il ne fait que céder à son sentiment de vengeance. Le peureux croit vouloir s’enfuir quand c’est chez lui une envie irrépressible.

 

 

 E. la passion comme morale des forts (exalter ses désirs)

* Calliclès et Nietzsche

 

* Sade : Pour lui, la Nature, c’est le sexe.

Sa logique le conduit dans un univers sans loi, où le seul maître est l’énergie démesurée du désir.

La liberté que réclame Sade n’est pas celle des principes mais des instincts : « Tuer un homme dans le paroxysme de la passion, cela se comprend. Le faire tuer par un autre dans le calme d’une méditation sérieuse, et sous prétexte d’un ministère honorable, cela ne se comprend pas ».
Sade invente des microcosmes (châteaux clos) où règne la loi du désir, et donc celle du crime. La liberté illimitée du désir signifie la négation de l’autre. Dans ces châteaux, des règlements très rigoureux tiennent à distance la pitié : il faut éviter que la jouissance dégénère en attachement. Il faut que les objets de jouissance n’apparaissent jamais comme des personnes : l’homme est « une espèce de plante, absolument matérielle ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Scipion l'Africain - Publié dans : Cours (notion)
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