Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 17:46

Langage et pouvoir (approche sociologique du langage)

Avec le problème de l’articulation, on envisageait le langage sous son aspect structural (combinaisons).On veut maintenant envisager le langage dans sa fonction sociale : on adopte alors une approche sociologique du langage.

Le langage est d’emblée un phénomène social : apprendre une langue, c’est assimiler une culture

 

texte de Benvéniste (photocopie):  « En posant l’homme dans sa relation avec la nature ou dans sa relation avec l’homme… »

Le langage = les normes, les valeurs

 

Entretien entre Claude Lévi-Strauss et Georges Charbonnier : Produisez un résumé du texte

Le langage est le medium par lequel toutes les règles sociales se transmettent, la convention originaire, d’où procèdent toutes les conventions : l’entrée dans le monde de la règle.

D’où, peut-être, les prises de liberté des surréalistes par rapport au langage pour subvertir la règle : la révolte s’exprime par le cri ou par l’aphasie (mais se rappeler qu’elle est maladie plus que geste « politique »)

 

 

 

 

Le langage comme révélateur d’une appartenance sociale

Le langage permet d’identifier un individu par rapport au groupe auquel il appartient.

Comment ?

Sa nationalité (langue) ; sa région (accent) ; son niveau socioculturel (nombre de mots à sa disposition, registre du vocabulaire) ; son âge (grâce toujours au registre de son vocabulaire…mais avec une marge d’erreur assez grande)

 

Langage et domination : le langage comme instrument du pouvoir

Le langage est une technique, plus ou moins bien maîtrisée. Or, nous

sommes notoirement inégaux par rapport au langage : alors que les uns jouissent d’une remarquable « facilité d’expression », les autres seront toujours stigmatisés lors de chacune de leurs prises de parole…à moins qu’ils ne se résignent à en laisser d’autres parler à leur place.

Or, cette « facilité d’expression » est la conséquence directe d’une communion à un patrimoine culturel : c’est la société – par l’intermédiaire de notre milieu éducatif- qui nous a appris à penser en nous donnant les mots.

 

Comme l’indique Bourdieu, si, en théorie, le langage est un instrument au service de tous, en pratique, il y a un accès discriminé aux techniques du langage (il suffit d’écouter un micro-trottoir pour le constater).

 

 

 

L’oral :

Les classes dominantes ont « le verbe haut » ; ce sont aussi plus souvent leurs membres qui peuvent avoir recours au pouvoir excluant du langage technique (le jargon).

Les dominés se voient souvent confisquer la parole. Quand ce n’est pas le cas, ils constatent leurs difficultés à exprimer ce qu’ils pensent.

 

Longtemps, des joutes oratoires- les « disputatio »- faisaient pleinement partie de l’éducation des classes dominantes : la disputatio confronte deux adversaires dans une sorte de joute verbale qui a ses propres règles.

Ce qu’il en reste aujourd’hui : le débat politique télévisé, aves son si strict minutage du temps de parole : quelle meilleure reconnaissance du pouvoir des mots !

La philosophie de la Renaissance est largement héritière de cette tradition de  discours polémiques selon les règles de la rhétorique.

Rhétorique : science du discours dont le but est de con/vaincre (vocabulaire du combat)

 

Voire Shakespeare, Jules César : Brutus versus Antoine, chacun renversant les sentiments de l’auditoire (cf. Nouveau Hachette p 51)

 

Dans l’Antiquité grecque, ce sont les Sophistes qui sont les maîtres de la rhétorique.

Ils sont en bute aux attaques de Platon : celui qui use bien des mots se rend facilement maître des hommes (qui use bien des mots peut abuser les hommes/des hommes)

Dans Le Gorgias, Platon se scandalise de la supériorité du « beau-parleur » sur celui qui possède la compétence : les Sophistes ridiculiseront le chef de l’armée sur les questions militaires ; l’agriculteur en ce qui concerne les choses de la terre ; le médecin en ce qui concerne la médecine.

Or, il s’agit d’une supériorité usurpée, mensongère (une illusion de compétence) : persuader l’autre que vous avez raison est beaucoup plus utile que d’avoir réellement raison !

Ainsi, les Sophistes apprennent à leurs élèves à ne pas apprendre : à quoi bon le savoir quand l’ignorance peut s’en donner le masque (pour les élèves, cela représente un gain de temps prodigieux : c’est pourquoi ils sont prêts à payer si cher les leçons des Sophistes !). Nous sommes dans le mode de l’apparence ; or, cette apparence permet de conquérir un pouvoir bien réel.

Platon propose donc de cultiver une saine méfiance à l’égard du langage (et des beaux-parleurs cf. Don Juan).

N.B : la philosophie est bien l’héritière de cette méfiance à l’égard du langage : c’est d’elle que procède l’invention d’une langue philosophique plus pure, plus précise, que la langue courante. Une langue non pas séductrice mais austère, non pas ensorceleuse mais précise.

Le philosophe est celui qui refuse de ne pas maîtriser pleinement ce qu’il dit : d’où l’entreprise d’analyser les outils de la pensée (les mots, notions, concepts) cf ; Initiations et méthodes p 25.

 

 

 L’écrit :

Longtemps, c’est l’écrit qui était le facteur discriminant : au Moyen-âge, posséder l’écriture est le privilège de quelques-uns : les savants, les « clercs » : il y un monopole du pouvoir culturel.

Ainsi, l’écrit a représenté un enjeu culturel pour ceux qui en étaient initialement exclus (les classes populaires, les femmes).

 

Illustration ethnologique :

Récit de Claude Lévi-Strauss (Khodoss A&Bp293) : le mimétisme de l’écriture et de la lecture chez les Nambikwara, indiens nomades d’Amazonie (Brésil):

 

 

 

 « On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire : mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzag sur leurs calebasses. Je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour, je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement, cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de la bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine soigneusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires. »

C.Lévi-Strauss Tristes Tropiques (Plon p 339)

 

Seul le chef a compris que la finalité de l’écriture est plus politique que théorique : elle établit une connivence-une égalité- entre le chef de l’expédition blanche et le chef de la tribu : elle accroît le prestige et l’autorité du chef.

 

 

C) Le pouvoir des mots

1) Nommer est un pouvoir

Dans le récit de la Genèse, Dieu institue l’homme maître des choses et des bêtes en lui donnant le pouvoir de les nommer :

Nommer les choses = acquérir un certain pouvoir sur elles

Dans cet acte de nommer, il y a une prise de possession symbolique, comme si le langage avait la faculté de « capturer la réalité »

C’est que, par les mots, il y a en effet la création d’une sorte de monde intérieur, de duplication mentale des choses : une fonction d’appropriation du monde

Et, en même temps, il y a une sorte de dépossession : ce que je croyais être absolument singulier (certaine pratique solitaire) est quelque chose de commun : l’enfant est par là rassuré (je ne suis pas isolé dans ma singularité) et déçu (c’est banal).

 

 

 

 

2) Utilisations spécifiques du langage

Y a-t-il bien une alternative entre le langage et la violence ou bien les mots sont-ils l’instrument d’une autre sorte de violence ?

 

Le chantage (langage comme moyen de pression)

Le secret («  ce qui se dit tout bas et deux par deux » : la raison d’être d’un secret est d’être dit + d’établir le caractère sacré de ce « dire »)

L’injure, les paroles blessantes : la parole peut être l’instrument qui sert à exprimer le mépris.

(On peut ainsi tenir qu’une bonne partie du racisme tient dans le langage : il y a toute une catégorie de gens bien incapables d’aller brûler des foyers d’immigrés mais qui ne se privent pas de tenir des propos racistes).

 

A-t-on donc tort de considérer langage et violence comme des contraires ?

Il y a des silences respectueux et des silences méprisants ; il y a des paroles aboyeuses, des paroles qui accaparent. Il y a des usages violents du langage et aussi un rapport évident entre langage et domination.

Et pourtant, nous continuons à penser que le langage et la violence sont antithétiques. Car choisir le langage, c’est souvent avoir exclu le recours à la contrainte.

Il y a un enjeu démocratique du langage : si vous prenez la peine (le temps) de convaincre quelqu’un, c’est que vous avez exclu le recours à la contrainte.

De plus, prendre la peine d’essayer de convaincre autrui, c’est s’en remettre à sa raison, ce qui implique déjà qu’on le considère comme un égal.

 

 

Les mots eux-mêmes ont un pouvoir :

Il existe une catégorie particulière de mots, mis à jour par le philosophe anglais Austin (XX° siècle ; Quand dire c’est faire) : les performatifs (de l’anglais « to perform »= accomplir).

DIRE = FAIRE

Ex : « je vous radie de l’université » ; « je te lègue ma montre » ; « je vous baptise »

Le langage est alors moyen d’agir sur les autres et sur le monde : il est en même temps énonciation et action.

 

 

D)Une langue : une certaine vision du monde

L’étude d’une langue peut nous renseigner sur ce qui caractérise une culture par rapport à une autre : une langue, c’est toujours un certain rapport au réel.

Ainsi, on peut proposer l’interprétation suivante :

L’Anglais est la langue du temps, une langue qui a une conscience aigüe du temps (cet intérêt est lisible dans les verbes : présent progressif : action longue/ présent perfect : action courte)

L’Allemand, la langue de l’espace : il y a une attention particulière donnée à l’espace grâce aux préfixes et aux suffixes qui indiquent s’il y a mouvement, direction ou provenance (aus, nach, vorher, vorhin).

 Ce genre de constat porte sur ce qu’on peut appeler l’esprit de la langue : chaque langue a son « génie » propre. A chaque langue correspond une vision particulière du monde, un certain mode de pensée (quelle chance ont les bilingues,  qui « circulent » dans deux univers !)

 

Le langage = ce qui structure inconsciemment notre façon de penser : il nous donne les catégories qui modélisent notre façon de voir le monde.

Chaque langue est une « mise en forme » du monde.

Le langage conditionne la pensée : à la fois merveilleux outil et facteur qui limite

 

Autre critère : le nombre de signifiants disponibles pour un seul signifié

Erreur : il y a autant de signifié différents qu’il y a de mots différents : il y a une vision infiniment plus précise  de certains aspects du monde)

Il y a, parait-il, chez les Lapons, 60 mots pour dire « la neige » (Khodoss T1 p 288)

Il y a, chez les Inuits (dont la langue est l’Inuktitut)  16 façons de dire « blanc »

En Chine, il  y a un mot pour « bleu », un mot pour « vert », un mot pour « noir » + un mot pour dire : « Bleu-vert-noir »

Le vocabulaire disponible pour dire les couleurs aiguise notre sensibilité

Ex : rouge grenat, rouge carmin, rouge bordeaux, rouge sang, rouge vermillon, rouge basque, etc

 

Autre critère : les mots qui n’existent pas :

Dans la civilisation américaine, on reconnait  l’existence de « neurds » : un « neurd », c’est un mâle (souvent boutonneux) passionné d’échecs, d’informatique de mathématique et de jeux vidéo …et assez inapte à la communication avec autrui(version un peu plus « intello » du « geek »).

Au Japon, on les appelle les « icki commory ».

En Europe, ils existent mais leur existence n’est pas consacrée par un mot.

La création de mots n’est pas quelque chose d’anodin : il y a aujourd’hui en France un problème qui concerne la féminisation des titres et des professions :

On dit une directrice d’Ecole mais Madame le P.D.G

On dit une caissière mais moins facilement une vétérinaire

On dit une logeuse mais un Proviseur-femme

On dit un sculpteur pour une sculpteuse

On devrait dire, mais on ne dit pas souvent, une juge, une pharmacienne

 

Il arrive que la création de mots soit très importante du point de vue de la chose nommée

Chose nommée =  chose reconnue = chose consacrée

La nomination est toujours comme  un acte sacré, une sorte de baptême

 

Ex : la création par Marx du mot « prolétariat » = de la notion de prolétariat : elle a posé l’existence de la classe ouvrière comme une entité à part entière

Les ouvriers / le prolétariat : des individus dispersés / une unité, une solidarité suggérée : la création du mot prolétariat a contribué à donner aux ouvriers conscience d’eux-mêmes comme une classe.

Les mots ne sont pas innocents.

Ex : « femme de ménage » : pas un simple métier c’est comme si  toute ma nature – tout mon être- était résumé dans cette fonction : faire le ménage)

 

Les mots ont un pouvoir : à travers eux se structure la perception du monde dans lequel nous vivons.

 

 

Langage et subjectivité

Quand le rôle suggestif l’emporte sur le rôle informatif

 

Enoncé = désignation + connotation

 

C’est la fonction suggestive du langage : il n’y a jamais de neutralité : parler, c’est prendre position.

 

Soient deux énoncés :

X n’a pas lu tous les romans de Balzac

Y a lu quelques romans de Balzac

A qui vous adressez-vous ?

L’impression laissée par l’énoncé a) est plutôt négative / par b), plutôt positive

Pourtant, l’information est la même !

De même :

Elle fume peu           (bravo !)

Elle fume un peu       (elle ferait mieux de ne pas le faire)

 

Cf. Texte de Brecht

 

Ici, le rôle suggestif du discours prend le pas sur le rôle informatif.

 

 

Explicitons la fonction expressive du langage.

Rappel : le langage = quelque chose qui appartient à tous les hommes (la faculté symbolique)

              La parole = ce en quoi je fais mien le langage ; je m’en sers pour exprimer ce que j’ai de plus singulier

Je quitte la passivité de l’impression (par quoi le monde laisse sa trace sur moi)  pour accéder à l’intentionnalité de l’expression (libération, extériorisation bénéfique de moi-même).

Quand je dis que « je m’exprime », il y a là l’idée d’un passage de ce qu’il y a en moi de plus intérieur, intime, à l’extérieur de moi (il faut penser au fruit qui exprime son jus…mais un fruit qui le ferait de lui-même)

 


 

Par Scipion l'Africain - Publié dans : Cours (notion)
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